
Baptiste est un personnage qu’on aime d’emblée, de ces losers sympathiques qu’on voudrait réconforter parce que forcément, ça va s’arranger. Bon ça ne sera certainement pas pour tout de suite, la route peut être longue pour un imitateur oeuvrant dans une salle aussi minuscule qu’expérimentale. Et il faut dire que se spécialiser dans l’imitation de Mauriac, Bernanos ou Mendes-France n’aide pas à se faire connaître auprès du grand public… Alors pour gagner sa vie de Parisien, Baptiste écrit des newsletters pour des sites. Un bullshit job, un de plus.
Un jour pourtant… l’incroyable arrive. Pierre Chozène assiste à un de ses spectacles puis vient le voir dans sa loge. Chozène, c’est LE grand écrivain, du genre Modiano plutôt que Marc Levy, et Baptiste a lu tous ses livres. Qu’est-ce que Chozène vient faire dans sa loge ? Bien que Grand Ecrivain, Chozène a du mal à exprimer sa demande. Il faut dire qu’elle sort de l’ordinaire.
Chozène n’en peut plus des obligations créées par son téléphone portable. Il n’en peut plus de répondre à tous ceux qui le sollicitent : traducteur, éditeur, journalistes, ex-femme, fille, père… Tous l’empêchent de travailler alors qu’il est en train d’écrire son plus grand livre. Il a donc besoin d’un répondeur. Mais comme il est bien élevé et technophobe ou peu s’en faut, il préférerait que Baptiste réponde à sa place en imitant sa voix. L’imitateur pourra bien répondre ce qu’il voudra, Chozène s’en fiche, tout ce qu’il veut, c’est de la tranquillité.
Ça ne fonctionnerait jamais. Comment pourrait-il être crédible une seconde, en tête à tête avec les sommités fréquentées par un prix Goncourt ? Il ne s’agissait pas seulement d’imitation. C’était une véritable mission d’infiltration, comme dans les polars. Il lui aurait fallu connaître intimement l’écrivain, l’écouter s’entretenir avec ses partenaires habituels, reproduire ses tics, repérer ses locutions favorites, ses vocables de prédilection. […] Que concédait-il au parler de l’époque ? Se délectait-il d’archaïsmes ou de citations, d’allusions littéraires ? Baptiste avait beaucoup lu, pour son âge, mais il ne possédait pas la culture encyclopédique de son modèle, réputé pour son amour des grands classiques.
Après un ou deux atermoiements, Baptiste accepte. Et sa vie calme et plate va devenir des plus mouvementées. Avec pour tout bagage un classeur qui contient des fiches sur chaque interlocuteur, voilà Baptiste obligé de converser avec l’ex-femme (un crotale), le père (un taiseux), l’éditeur… et la très belle Elsa, Elsa Chozène, la fifille à papa.
L’intrigue donne bien sûr lieu à de nombreux imbroglios assez drôles, le premier d’entre eux étant amoureux. Car Elsa parle au téléphone de Baptiste avec celui qu’elle croit être son père puisqu’il a sa voix mais qui est Baptiste lui-même. Elle parle aussi d’un certain Gabriel Husson, journaliste littéraire du moment dont elle se croit amoureuse. Mais Husson ne draguerait-il pas Elsa juste pour approcher son mystérieux père ? Mais si bien sûr, ces journalistes littéraires sont capables de tout et Baptiste entend bien dévoiler la manœuvre. Comme Chozène le lui a demandé, Baptiste alias Chozène encourage Elsa à peindre car elle a du génie. Il l’encourage tant et si bien que le vrai Baptise va poser nu pour elle… Mais si elle savait qui il est vraiment…
Le répondeur tient de la comédie de mœurs littéraire. On s’amuse devant les bassesses et coups fourrés du petit monde des lettres parisien. Un monde d’artistes et de créateurs qui avancent souvent masqués. A l’exemple de Chozène qui se cache derrière son téléphone et grâce à la voix de Baptiste. D’Elsa dont le chef d’oeuvre sera le détournement d’une oeuvre majeure. Et de Baptiste bien sûr qui ne peut être que quelqu’un d’autre, « un imitateur, une doublure, un prête voix, un fantôme, un larbin sonore, un serveur vocal ».
Grâce à la superficialité du téléphone portable et de nos échanges, il est donc assez facile de se faire passer pour un autre, voire d’être un autre. Mais l’objet est si envahissant qu’il peut empêcher la concentration. Mais pour Baptiste, habitué de l’usurpation d’identité, c’est l’occasion de se dépasser, de faire son grand show… tant qu’on a besoin de lui. Être quelqu’un d’autre, c’est ce que la technologie rend possible aujourd’hui, ce qu’elle encourage même sans se soucier des conséquences sur notre identité profonde. Comment être toujours quelqu’un d’autre sans devenir schizophrène ?
L’intrigue est fantasque et invraisemblable, si bien que Le répondeur est un roman léger et drôle qui se lit facilement. Le plaisir de lecture est d’autant plus grand que l’écriture de Luc Blanvillain est à la fois légère et subtile, tressée de tournures élégantes et de mots à l’agonie. De double sens aussi, à l’image du titre puisque le répondeur en question n’est pas une boîte qui enregistre les messages mais bien un être humain. Alors qu’il est question de ces technologies qui tuent les mots, l’orthographe et la syntaxe, Blanvillain parvient à sublimer phrases et vocabulaire, nous prouvant que rien n’est perdu : le français est une langue vivante !
Le répondeur donne aussi à réfléchir sur la création et l’identité, sur l’être soi-même ou pas. Et chose étrange, la quatrième de couverture prénomme Chozène Jean alors que dans le roman son prénom est Pierre. La confusion identitaire aurait-elle saisi l’éditeur lui-même ? Ou bien Jean Echenoz y serait-i pour quelque chose ?
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Le répondeur
Luc Blanvillain
Quidam, 2020
ISBN : ISBN : 978-2374911236 – 252 pages – 20 €
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