
Paule la citadine vient d’hériter de la ferme maternelle, dans un village du Sud de la France. Sa mère y élevait des poulets qui font donc partie de l’héritage. Paule est venue pour trier, ranger et repartir en ville auprès de Louis, son architecte de mari. Mais elle reste. Elle commence par zigouiller Théodore, pour accomplir la dernière volonté de sa mère, avant d’aller le vendre au marché, comme le faisait sa mère. Théodore, c’est un poulet. Car tous les poulets ont des noms. Et bientôt, tous les poulets morts vont avoir une courte biographie rédigée par Paule et collée sur le film plastique qui les emballe. C’est la façon qu’a Paule la végétarienne de rendre hommage aux poulets qu’elle trucide. Et de se donner bonne conscience.
Théodore naquit au milieu de vastes champs. De caractère libre et indépendant, malicieux, Théodore souffrait pourtant d’un handicap, un œil borgne, qu’il surmontait par son allure désinvolte et néanmoins racée. Théodore aimait marcher en rond tout en piquant l’herbe, jamais dans le même sens que ses congénères, courrant [sic] toujours à sa façon, comme s’il dansait. Il entretenait une relation particulière avec sa fermière, un lien intense d’amitié qui ne fut brisé que par la mort.
Paule prend plaisir à tuer des poulets comme vous prenez plaisir à en manger. Elle sait que c’est mal alors pour compenser, elle écrit leur vie. Ça ne change rien pour le poulet, mais pour elle, si. Cet arrangement lui permet de continuer à tuer. C’est comme se dire qu’il faut manger de la viande pour avoir des protéines, ça permet de continuer à en manger.
Et Paule ne chôme pas, prenant cette tâche très au sérieux.
Il faut s’approcher, interpréter, et comme au sudoku, connaître le caractère d’un poulet aide à comprendre ceux qui interfèrent avec lui. Cinq heures au moins, réparties sur cinq jours, sont nécessaires, s’il fallait une moyenne. Ce ne sont que quelques lignes, mais elles doivent porter une mémoire.
Paule se prend au jeu. À tel point qu’elle ne rentre pas chez elle et reste de longs mois à la ferme, cherchant à améliorer les conditions de vie des volatiles. Jusqu’au jour où arrive Fernand avec sa folie des grandeurs : les poulets biographiés de Paule, les consommateurs se les arrachent. Il faudrait transposer le concept à la ville dans une ferme usine qui emploierait des scénaristes. Parce qu’il l’a compris : « Le poulet a besoin d’une nouvelle image. Il y a de la suspicion envers les vendeurs. Il faut dire qu’il y a de quoi… » Oh la bonne idée se dit Paule qui retourne en ville et chez Louis, son poulet de compagnie sous le bras. Et comment va réagir le chéri ? Très bien, il prend le poulet pour son fils lui aussi… Bienvenue en absurdie !
Le chant du poulet sous vide est à l’évidence un livre inconfortable dans lequel on ne sait pas comment s’installer. Lucie Rico dénonce l’élevage industriel. Sa « ferme » urbaine me fait salement penser à l’usine à cochons chinoise qui compte 600 000 sur 26 étages). Mais le personnage de Paule n’est pas une gentille écolo militante qui tourne des films en caméra cachée. Le personnage est plus complexe donc plus intéressant. Alors qu’elle n’est en rien obligée de reprendre la ferme et le massacre des poulets, Paule s’y enferme malgré l’hostilité des locaux qui la tabassent et lui déciment son cheptel. Elle laisse faire. Et elle n’imagine pas un instant qu’en transposant le concept à l’échelle d’une usine de dix mille poulets, les biographies vont perdre de leur personnalité.
Alors sans doute, Le chant du poulet sous vide avec ses personnages improbables tient-il de la fable. Paule est une héroïne ingénue moderne qui croit, comme le chantent les sirènes du marketing, que les poulets sont là pour mourir. Pour faire oublier que vous manger un cadavre, les marketeux collent une image de joyeux poulets sur l’emballage, Paule y colle une biographie. Tant qu’on envisagera le bien-être animal du point de vue humain, il restera beaucoup à faire…
Ce roman a obtenu le prix du livre d’écologie 2021.
Biographie non exhaustive sur la condition animale.
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Le chant du poulet sous vide
Lucie Rico
P.O.L, 2020
ISBN : 978-2-8180-4942-6 – 268 pages – 18,90 €
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