Partager la publication « The Shift Project. Climat, crises : le plan de transformation de l’économie française »

Depuis quelques temps, à peine quelques semaines, un mot se murmure dans les coulisses du pouvoir. Un mot mal aimé, redouté, un gros mot qui pourtant prend de l’ampleur : sobriété. Dans la bouche de notre gouvernement, ce n’est pas un désir mais une punition. Le méchant Poutine nous coupe les vivres (« Le dealer commence à manquer de marchandise » comme le dit Jancovici), il va falloir se serrer la ceinture mes chers concitoyens.
Avec une telle approche, on est mal partis… Très clairement, les programmes de réduction de la consommation énergétique qui fleurissent partout aujourd’hui n’ont rien à voir avec la décarbonation, les accords de Paris ou l’écologie, rien du tout. Il s’agit uniquement de faire face à un manque d’approvisionnement en énergies fossiles. Sans Poutine et la guerre en Ukraine, ce serait toujours la fête du slip.
Poutine a bon dos (est-ce aussi de la faute à Poutine si en France depuis des années les agriculteurs utilisent toujours plus de nitrates et de pesticides ?) et il y a déjà longtemps que ce mot aurait dû s’imposer de lui même au point de devenir désirable. Nous avons été trop gourmands et certains le sont encore. Pas seulement les Chinois, qui d’ailleurs utilisent de l’énergie aussi pour fabriquer les merdes qu’ils nous vendent et que certains sont bien contents d’acheter. Les médias ont beau nous bombarder d’articles, de reportages, de rapports scientifiques, la majeure partie des gens se fichent du réchauffement climatique. Sauf en été quand ils ne peuvent pas remplir leur piscine ou laver leur voiture. Tous ces gens-là râlent, affirment que oui bien sûr, il faut faire quelque chose, mais ne changent ABSOLUMENT RIEN à leurs habitudes. Ils roulent toujours dans des bagnoles inutilement grosses, achètent des produits de merde issus de l’industrie agro-alimentaire, bouffent toujours autant de viande et s’ils baissent le chauffage ou coupent la lumière, ce n’est pas par sobriété mais parce que ça coûte trop cher. Personne aujourd’hui ne veut perdre en confort et en praticité au quotidien. Au contraire, ils sont de plus en plus nombreux ceux qui délèguent le moindre effort (physique ou intellectuel) à des machines, à la technologie ou à des esclaves humains (vive la livraison à domicile !).
Bon, je m’énerve et m’égare, je voulais vous parler du Shift Project. Ceux qui se sont déjà penchés sur les problèmes du climat et de l’énergie en France ont entendu parler de Jean-Marc Jancovici, un des porteurs du projet. Il rédige la préface de cet ouvrage.
Je ne reprendrai pas dans cette chronique ce qui relève des faits, des chiffres car tout le monde connaît aujourd’hui l’état alarmant de la planète. Je me concentre sur ce Shift Project qui est en quelque sorte le guide pratique de la décroissance en acte.
Le courant de la décroissance dispose certes de quelques théoriciens, mais personne qui se soit demandé combien d’ouvriers automobiles, de boulangers, d’éleveurs (avec combien de vaches par éleveur), ni combien d’employés de la Sécu il faut en pratique dans un monde où la puissance de nos auxiliaires mécaniques doit diminuer.
Ce Plan de transformation Economique de la France (PTEF) qu’est le Shift Project est un programme, un « plan de marche visant à commencer demain la décarbonation effective de nos activités ». Car les accords internationaux signés à Paris en 2015 stipulent qu’il faut réduire de 5 % les émissions de gaz à effet de serre afin d’éviter un réchauffement de plus de 2° d’ici la fin du siècle. C’est bien de signer des accords mais qu’a-t-on fait depuis sept ans pour s’y conformer ? Rien.
Il est impossible de maintenir la consommation d’énergie de la France au même niveau qu’aujourd’hui. Alors, on fait quoi pour sortir des énergies fossiles ? Le PTEF n’accuse personne mais implique tout le monde : « citoyens, travailleurs et consommateurs, entreprises, puissance publique, investisseurs ». La décarbonation doit être un but commun à tous. Et comme personne ne souhaite se contraindre, il nous faut un plan !
Le PTEF propose une description selon quinze secteurs ou axes essentiels : les grands usages et les processus productifs sont analysés puis « transformés » à l’échéance 2050, pour offrir au total une image cohérente d’une économie bas carbone.
Le PTEF propose secteur par secteur les dispositions immédiates, souvent contraignantes, qu’il faut prendre dans les cinq prochaines années pour enclencher une réduction rapide des émissions [de gaz à effet de serre], au bon rythme.
Les secteurs concernés sont : l’énergie, l’industrie, l’agriculture et l’alimentation, le fret, la mobilité quotidienne, la mobilité longue distance, l’automobile, le logement, l’emploi, l’administration publique, la santé, la culture, les villes et les territoires, les finances publiques et l’épargne.
Pour chaque secteur, la situation actuelle est présentée. Suivent des propositions pour atteindre les objectifs et enfin la situation en 2050 si les propositions sont suivies. Cette optimiste anticipation étant présentée au présent, on pourrait s’y croire.
Chacun sera plus ou moins sensible à tel ou tel secteur étudié. Pour ma part, le secteur « agriculture et alimentation » m’intéresse particulièrement puisque je suis végétarienne, je ne fréquente pas les supermarchés et ne mange quasi pas de produits transformés issus de l’industrie agro-alimentaire. Mais je suis très pessimiste. Aujourd’hui, tout le monde sait que la chose la plus rapide à faire pour limiter la production de gaz à effet de serre c’est de devenir végétarien. De plus, elle fait gagner de l’argent car les légumes sont toujours moins chers que n’importe quelle viande. C’est hyper simple, peu contraignant, et pourtant… renoncer au steak et au saucisson pour ne pas crever de chaud, pour éviter la sécheresse et toutes ses conséquences, ça n’est pas bien compliqué, ça n’est pas un renoncement démesuré… alors ? Ah oui, les lobbies de la viande… et nos braves éleveurs, qu’est-ce qu’ils vont devenir s’ils n’entassent plus les porcs dans leurs usines à cochons pour qu’ils se fassent massacrer ? Ah ces végétariens qui ne comprennent rien à l’économie, qui ne voient pas le spectre terrible du chômage derrière leurs pratiques !
On pourra aussi être plus ou moins d’accord avec le plan d’action proposé. Il passe par une hausse de la consommation électrique de 20 % issue du nucléaire (qui n’est pas une énergie fossile et qui n’émet pas de gaz à effet de serre). Il faut donc plus d’énergie nucléaire, épaulée par les énergies renouvelables électriques que sont l’éolien et le photovoltaïque. Le problème du plan Jancovici est bien là : le nucléaire. L’homme est tellement habile et tellement bien placé que bientôt il aura transformer le nucléaire une énergie verte…
Nombreux sont ceux qui s’opposent à ce plan tout nucléaire : pour eux Jancovici est une imposture écologique.
Enfin, certaines mesures suggérées me semblent totalement illusoires tant l’être humain n’est pas du tout prêt à renoncer à ses acquis. Voilà par exemple ce que pourrait être la situation concernant la mobilité longue distance :
Côté tourisme, les gens aisés voyagent moins souvent à l’autre bout du monde, et tâchent de profiter de chaque voyage pour rester plus longtemps sur place. Ils voyagent plus fréquemment sur de plus courtes distances : ils préfèrent ainsi un voyage en train de nuit de paris à Budapest à un vol Paris-New York, devenu hors de prix pour un séjour de courte durée.
En suivant ce plan, la France serait en 2050 un pays indépendant des énergie fossiles, résilient face aux crises climatiques et à des problèmes d’approvisionnement sur différentes ressources. Voilà, le programme est prêt, et son élaboration n’a pas engraissé de cabinet conseil avec l’argent des citoyens : yapuka.
The Shift Project. Climat, crises : le plan de transformation de l’économie française
Odile Jacob, 2022
ISBN : 978-2- 7381-5426-2 – 262 pages – 11.90 €
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