
Je termine Le livre de Daniel de Chris de Stoop avec beaucoup de tristesse au coeur. C’est l’histoire d’un très vieil homme, assassiné par des jeunes gens pour lui voler son argent et s’acheter un Iphone et des vêtements de marque. C’est l’histoire de son neveu qui décide de se porter partie civile au procès faute de quoi il n’y aurait personne pour représenter la victime. C’est l’histoire d’une société tellement gangrenée par le jeunisme et la consommation qu’elle crée ses propres fléaux humains.
Le vieux Daniel Maroy, 84 ans, vit seul dans sa ferme dans un village belge près de la frontière française. Un village jadis vivant mais mort désormais, comme beaucoup de villages qui ont perdu leurs commerces grâce aux supermarchés et leurs métiers anciens disparus grâce à la modernité. Il reste très peu de fermes. Daniel a quatre vaches sur lesquelles il veille avec attention. Il n’a pas de télé, pas de téléphone portable, pas d’internet. Il est sale et d’un abord difficile. Pourtant, quand il va faire ses courses le samedi soir au supermarché, il échange volontiers avec les employés. Il n’y a plus beaucoup de monde quand il arrive car on lui a demandé de venir à la fermeture, rapport à son aspect qui fait fuir le client. Avant, il venait en tracteur mais on le lui a confisqué faute d’assurance.
Il sort facilement ses billets de ses poches, ce qui attire l’attention d’un des jeunes bouchers. Qui dit à ses potes qu’il y a au village un vieux plein de pognon. Sales vieux, toujours pleins de frics alors qu’ils ont tout… Les jeunes merdeux décident de mettre la main sur le magot du vieux. Ils viendront une première fois, une deuxième et une troisième. Ils finissent par mettre le feu à la ferme. Et ils se filment en train de tuer le vieux pour mieux revivre l’exploit avec leurs potes.
Les jeunes décrits par Chris de Stoop donnent envie de vomir. Ils emmerdent tout le village depuis longtemps mais rien de vraiment efficace n’est fait pour les en empêcher. Souvent par peur des représailles. Forts de la terreur qu’ils font régner, ils peuvent tout se permettre et acquièrent de l’assurance. Ils décrochent de l’école, fument des joints à longueur de journée et ont donc besoin d’argent. Ils portent des vêtements de marque, des objets aussi et ne font absolument rien pour la plupart. Leurs parents qui ont démissionné les regardent impuissants devenir de dangereux connards. J’en connais un comme ça. Reste plus qu’à espérer qu’il ne soit pas violent.
Ils sont souvent issus de familles (très) nombreuses et (très) défavorisées. Aucune joie de vivre au programme mais en groupe, ils sont forts (j’écris « ils » parce qu’on ne connaît pas encore de bandes de jeunes femmes assassinant des vieux pour leur piquer leurs sous). Ils partagent les mêmes « valeurs » de la société de consommation qui leur fait croire qu’être c’est avoir et paraître.
Chris de Stoop les a observés et fait leur portrait. Il fait aussi le portrait de villages inanimés et à l’agonie, délaissés au profit de villes où chacun s’enferme sans connaître son voisin. Pourtant, Daniel aussi était seul. Son « crime » était d’être vieux et de ne pas avoir choisi le même mode de vie que les autres. Trop sale, trop différent, trop vieux. Chris de Stoop raconte ce qu’il sait de sa vie, le dévouement aux autres membres de sa famille, le mariage manqué. Et son cadavre, dans la ferme, sans que personne ne s’inquiète de ne pas le voir… Le Livre de Daniel fait figure de devoir de mémoire, pour que le vieil oncle ne soit pas mort pour rien. Et il devient un hommage, d’autant plus touchant qu’il est sobre et sans haine.
Un sentiment de mélancolie m’envahit. Après avoir pensé à lui presque chaque jour, ces derniers temps, me voilà au fond du cimetière, debout face à une tombe laissée totalement à l’abandon, et couverte de fientes d’oiseaux. Un monticule de terre avec une croix de bois, sans pierre tombale, coincé entre un réservoir d’eau et l’arrière de la ferme du Temple.
Il y a un bouquet de fleurs en plastique. Son nom est écrit sur la croix, de travers, mais pas ses dates de naissance et de mort.
Tout homme a une histoire avec un début et une fin, donc Daniel Maroy aussi (1930-2014).
Très peu de monde assiste cinq ans après les faits au procès des jeunes merdeux qui bien sûr regrettent. Ils regrettent parce qu’ils ont été pris, parce qu’ils risquent trente ans de prison… mais quand ils ont laissé le vieux pour mort, ils n’ont pas regretté au contraire, ils ont paradé dans les rues, en montrant à tous la vidéo de leur crime et ils sont retournés chez le vieux pour le frapper encore et le dépouiller.
Voilà pourquoi je sors le coeur en peine de cette lecture. Pour autant, je ne crois pas que notre société en particulier permette ça. Toutes les sociétés humaines ont déploré la barbarie, pas une qui n’ait échappé aux excès d’une jeunesse sans foi ni loi. Pour autant, le « progrès » n’améliore rien et en aucun cas l’homme ne tend vers le meilleur. Voilà ce qui me désole : l’être humain…
Un livre comme Le livre de Daniel de Chris de Stoop nous en dit plus que n’importe quel ouvrage de sociologie sur l’exode rural, le désœuvrement de la jeunesse, la mise à l’écart des personnes âgées et le délitement de la société moderne…
Un autre avis chez Book’ing.
Le livre de Daniel
Chris de Stoop traduit du néerlandais (belge) par Anne-Laure Vignaux
Globe, 2023
ISBN : 978-2-38361-215-5 – 281 pages – 22 €
Het boek Daniel, première parution : 2020
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