Partager la publication « Les mères de famille ne font pas d’humanitaire de Ducré et Hoguet »

À Justine qui explique à sa directrice de master qu’elle veut partir, au bout du monde s’il le faut pour aider les populations défavorisées, celle-ci réplique que les mères de famille ne font pas d’humanitaire. Ça commence mal. Mais Justine a du tempérament. Pour elle, être mère de famille nombreuse et travailler dans l’humanitaire, c’est possible. Il faut un peu d’organisation… et de volonté.
Première mission en Afghanistan dans un hôpital pour grands brûlés qui accueille en majorité des femmes qui se sont immolées pour échapper au destin décidé pour elles. Puis l’Irak, la Syrie, le Nigéria, le sud Soudan : des pays traversés par la guerre, la famine, les maladies. Des pays où Justine part organiser la construction d’un puits ou d’un hôpital, acheminer des vivres… Pour ça, il faut parfois négocier avec des chefs de guerre armés jusqu’aux dents.
Pendant ce temps-là, les enfants naissent, grandissent, les maris changent. Quatre garçons avec deux maris différents mais qui habitent tous la même rue et s’entendent très bien. La gestion à distance du quotidien ne se passe pas trop mal même si parfois son absence à un anniversaire ou une rentrée des classes lui serre le coeur.
Ça pourrait sembler idéal mais bien sûr, la vie en France n’est pas plus simple que la vie en mission, elle est différente. Plusieurs pages mettent en relation ces deux aspects de la vie de Justine. À la maison, elle est épuisée par sa vie de mère de quatre enfants qui travaille. Et si Justine maîtrise les négociations avec des soldats ou des chefs de guerre, avec ses propres enfants, les choses sont parfois plus difficiles. Les petits chéris pratiquent le chantage affectif (« Tu veux qu’on reparle de la fois où j’ai failli mourir et où t’étais pas là?« ) : une arme elle aussi redoutable.
En mission, elle a finalement plus de temps pour elle, mais la vie peut être dangereuse. On lui reproche d’ailleurs d’être inconsciente face aux dangers qu’elle court (comme si les gens à travers leur télé connaissaient mieux qu’elle la situation). Alors que pas du tout : en 2017, enceinte de son 4e enfant à 38 ans, elle n’est finalement pas partie pour la Syrie… Mais en 2018, c’est avec le petit 4e qu’elle part en Jordanie : Justine, rien ne l’arrête (sauf Daesh) !
Et ça, tout le monde le sait alors…
La famille et les amis lui demandent sans cesse si elle va enfin « rester », si ça y est, elle a enfin fini de partir. Maris et enfants lui demandent de rentrer, d’être plus présente. Mais pour Justine, aller sur place, c’est connaître la réalité d’une situation sur le terrain. C’est aussi savoir que les gens ont besoin d’elle.
Les mères de famille ne font pas d’humanitaire est une bande dessinée dynamique faite de scénettes le plus souvent humoristiques. Les difficultés de la vie de famille ne sont pas éludées, au contraire. Elles sont relativisées face au quotidien dans des pays en guerre.
Justine n’est pas un personnage de fiction, elle existe bel et bien. Grâce à cette bande dessinée, elle dit à toutes les jeunes filles et jeunes femmes que rien n’est impossible. Si une femme veut être mère et partir au bout du monde exercer un métier dangereux, c’est possible. Il lui faudra porter un poids social qui n’incombe pas aux hommes, comme c’est toujours le cas pour les femmes qui sortent des cadres conventionnels. Rien ne se fera sans pincements au coeur non plus mais à l’évidence, la famille de Justine est unie et heureuse.
Les mères de famille ne font pas d’humanitaire
Léa Ducré et Benjamin Hoguet (scénario) et Paul Gros (dessin)
La Boîte à Bulles, 2023
ISBN : 978-2-84953-465-6 – 96 pages – 19 €
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