Partager la publication « Les braves gens ne courent pas les rues de Flannery O’Connor »

Ce recueil de nouvelles nous transporte dans le sud des États-Unis dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Il est dû à une nouvelliste et romancière qui, dit-on, n’a guère quitté sa ferme de Savannah en Géorgie et son élevage de paons. Pourtant, elle porte un regard très acerbe sur la société de son temps et décrit ses contemporains avec une dose d’humour noir réjouissant. Croyante et lucide, elle sait que les braves gens ne courent pas les rues…
La première nouvelle donne son titre au recueil et me semble une des meilleures. Je l’ai lu plusieurs fois depuis que je connais Flannery O’Connor et je ne sais toujours pas si elle est drôle ou pas. Elle me fait rire mais elle est pourtant absolument tragique. Une famille américaine, un couple, deux enfants insupportables, la grand-mère (idem), part en vacances pour quelques jours. La grand-mère a lu dans le journal qu’un tueur rôde. Plus ils font en sorte de ne pas croiser sa route, plus ils se jettent dans la gueule du loup. La fin ne laisse aucun espoir mais le ton est si grinçant que je défie quiconque de ne pas au moins sourire à cette lecture.
Les Américains comme les autres sont les protagonistes de ces nouvelles. Peu sont aimables. Comment apprécier Mr Head qui a le racisme chevillé au corps et renie son seul petit-fils, tel Judas ? Que dire de Mr Shiflet qui abandonne sa jeune épouse sourde et muette dans une station-service ? Et des jeunes gourdes qui quittent leur couvent l’espace d’un week-end pour se rendre à la fête foraine ? Flannery O’Connor traite ses personnages avec une ironie féroce et jubilatoire. Voici un extrait du portrait d’un centenaire qui s’est battu du côté des Confédérés et qu’on ressort chaque année de la naphtaline :
Tous les ans, le jour du Souvenir des Confédérés, on l’empaquetait et on le prêtait au Musée du Capitole ; il y était exposé entre treize et seize heures dans une salle qui sentait le moisi, pleine de vieilles photographies, de vieux uniformes, de vieux canons et de documents historiques, le tout soigneusement disposé dans des vitrines pour empêcher les enfants d’y toucher. Il portait son uniforme de général, celui du gala, et restait assis, rigide, le sourcil menaçant, sur une petite plate-forme entourée d’une corde. Rien ne suggérait qu’il fût en vie, sauf, de temps à autre, un mouvement de ses yeux laiteux et gris.
On ne saurait mieux décrire le vieux Sud engoncé dans ses traditions.
Les jeunes filles sont soit idiotes, soit handicapées (sourde muette, amputée d’une jambe), soit les deux. Elles sont généralement grosses et décrites sans la moindre notion du politiquement correct. Joy par exemple, titulaire d’un doctorat en philosophie, est « mal embouchée, bouffie de graisse et myope ». Et elle se fait avoir par un vendeur de bibles…
Il me semble que Flannery O’Connor, à travers son humour vache et sa férocité expose des situations problématiques auxquelles elle n’apporte pas de réponse. Il n’y a pas de solution miracle ou de prêt à penser. La toute dernière nouvelle du recueil « La personne déplacée » est représentative de cette façon de présenter le sud et très intéressante d’un point de vue historique et sociologique. Mrs Mc Intyre accueille dans sa ferme immédiatement après la Seconde Guerre mondiale un réfugié polonais. Il travaille comme ouvrier agricole, bien plus que les Blancs et les Noirs déjà employés. Ce qui va faire voler en éclat l’équilibre racial et social de la ferme. Dans ce Sud étriqué tout en tensions, il ne manquait plus que des Polonais qui représentent l’Europe malfaisante et brutale. Il est aussi question de charité chrétienne qui fonctionne selon plusieurs variables, notamment le racisme et le profit…
A sa façon bien à elle, souvent macabre et drôle, Flannery O’Connor décrit le Sud des États-Unis d’après-guerre. On est loin, très loin de l’Amérique du progrès, de l’innovation et du soft power…
Seconde contribution au Mois de la nouvelle. On peut écouter Guillaume Gallienne lire des nouvelles de Flannery O’Connor, ça peut pas faire de mal !
Les braves gens ne courent pas les rues
Flannery O’Connor traduite de l’anglais (américain) par Henri Morisset
Gallimard (Folio n°1258), 1981
ISBN : 2-07-037258-8 – 277 pages
A Good Man Is Hard To Find and Other Stories, parution originale : 1953-1955
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