
Un jour, la narratrice de Un chien à ma table (Sophie alias Claudie Hunzinger) découvre un chien devant sa porte, une chienne plutôt. D’un regard, elles se charment l’une l’autre et voilà la chienne baptisée Yes. Yes, c’est oui à la vie, à une nouvelle relation, à ce qu’elle suppose d’ouverture et de confiance.
Yes est dans un sale état, couverte de tiques et sexuellement maltraitée. Pourtant, c’est une boule d’énergie très attachante et pas du tout méfiante. Au contraire, la confiance s’installe aussitôt.
Claudie Hunzinger raconte sa relation avec la chienne.
Yes n’était pas une chienne bien élevée. Et pas si gracieuse que ça. Pas si fragile non plus. Une petite brute. Une bombe. Une petite bombe d’enfer. De l’énergie pure. Je n’étais pas si gracieuse non plus. J’avais le corps charpenté d’un arbre, d’un vieil arbre qui avait perdu le sens de l’équilibre, un peu vacillant, mais avec de l’imagination et un reste d’énergie. On allait ensemble.
Ce récit permet à Claudie Hunzinger de raconter également sa relation avec son compagnon de toujours, Grieg. Tous deux vivent éloignés de tout au Bois Bannis au fin fond des Vosges. Lui vit comme un reclus, il lit et dort, ne participant en rien à la vie domestique. Elle au contraire aime le grand air et la nature. Cette maison au confort très spartiate est le refuge de leurs vieux jours.
Et moi, j’avais la sensation que nous avions traversé la vie en tremblant et en nous cachant comme deux bêtes, et que nous avions croisé beaucoup d’autres bêtes tremblantes et cachées, et que nous étions enfin dans notre tanière. Vieux et à l’abri.
Ils vivent ensemble dans des univers séparés, heureux de faire chambre à part mais aussi d’éprouver encore du désir l’un pour l’autre, parfois. Sophie dresse le bilan de sa vie et celui de sa relation avec Grieg, atypique mais perenne. Ils ont renoncé au superflu et à ce que beaucoup considèrent comme essentiel. Ils se sont détaché des choses du monde et ont trouvé un équilibre, si ce n’est le bonheur, une certaine sérénité. Ils n’ont besoin de rien à part l’un de l’autre.
Claudie Hunziger réfléchit beaucoup sur sa place dans le grand cosmos et parmi les espèces.
Pour le moment, je ne lisais plus. Je vivais sans cesse dehors. Je lisais le dehors. Il se trouve que cette façon de vivre sans cesse dehors a changé la manière dont j’avais conscience de moi-même. Je me sentais moins que jamais séparée de la nature. Sauf par un crayon, in extremis. Ce qui m’a permis de comprendre qu’on n’est pas emmurés dans notre espèce, une espèce séparée des autres espèces, différente mais pas séparée, et que faire partie des humains n’est qu’une façon très restreinte d’être au monde. Qu’on est plus vaste que ça.
Claudie Hunzinger parle aussi du corps et de la vieillesse, des renoncements imposés. A un âge où « le pire peut arriver d’un instant à l’autre », il n’est plus possible de jardiner et faire une promenade est une aventure à laquelle elle ne se risquait plus avant l’arrivée de Yes. C’est la petite chienne qui lui redonne la confiance nécessaire pour parcourir les kilomètres, aidée d’une canne. Ainsi Yes veille-t-elle sur Sophie comme Sophie veille sur elle.
Un chien à ma table dresse un bilan du monde en déclin, de la nature souffrante et de la responsabilité des hommes dans le grand saccage qui se poursuit. D’un côté le gâchis insensé, de l’autre, la beauté de la nature. Au milieu Sophie / Claudie Hunzinger et son tout petit monde qui s’épanouit malgré tout.
J’ai écouté ce roman magnifiquement lu par Marie-Christine Barrault dont la voix souriante donne beaucoup de vitalité aux mots.
Claudie Hunzinger sur Tête de lecture
Un chien à ma table
Sophie Hunzinger
Grasset, 2022
ISBN : 978-2-246-83162-4 – 282 pages – 20,90 €
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