
Jenny et Sils tenaient une librairie de livres rares et anciens dans un lieu qu’ils pensaient à eux, un lieu pour amoureux des livres. Puis un jour de printemps, ils en sont expulsés. Ils doivent partir, vite. Ils n’ont nulle part où aller, tout loyer étant trop élevé. Ils ont soixante ans, pas d’enfants.
Mais ils sont chargés de souvenirs et de livres, beaucoup de livres. Où aller ? Où trouver un endroit susceptible d’accueillir leurs différences, leur mal être d’une société qui s’est emballée, qui ne leur convient plus.
Ils décident de retourner vivre à La Survivance, à mille mètres d’altitude, avec l’ânesse Avanie et la chienne Betty. C’est à peine une maison, plutôt une grange située dans le Parc des ballons des Vosges, dans le massif du Brézouard. Une ancienne région minière. La minuscule métairie est quasi en ruine, gagnée par la végétation. Il y a une source mais pas d’électricité ; ils ont une tente militaire. Il faut débroussailler, tant bien que mal réparer. Ils vivent comme des pionniers.
C’était un lieu à l’écart comme il n’en existait plus beaucoup, et la maison avait été oubliée parce que, à une altitude pareille dans les Vosges, c’était tout simplement invivable.
Multiples sont les facteurs de désespoir, voire de danger : les cerfs qui ravagent tout, les tiques et leurs maladies, les orages, le froid (parfois l’été, le thermomètre ne dépasse pas les 5° et en hiver, il descend à moins 25…). Et la maladie s’est installée, sans qu’on ne sache bien de quoi il s’agit. La maladie sournoise, toujours présente et menaçante, ça peut être n’importe laquelle de celles qui nous guettent et nous poussent à vivre vite et fort.
On sentait bien qu’on vivait sous la menace, guettés par la malveillance des temps.
C’est à vingt ans, au printemps 1973, qu’ils ont découvert La Survivance. Charmés par ce tas de cailloux, ils l’ont acheté. Pourquoi ? Pour rien, parce qu’elle leur plaisait et qu’elle n’était à personne. Ils n’y sont pas retournés depuis puis traqués par la vie, par la société de la vitesse et de l’argent, ils retrouvent la route de leur ancienne folie.
Alors quitter la ville et quitter une vie qui ne correspond plus à rien. Partir avec pour seuls bagages quelques cartons de livres, les inséparables. Jenny et Sils arrivent au printemps. Le but inavoué est de passer l’hiver, ce qu’ils n’étaient pas parvenus à faire jeunes.
Dans la montagne, sans plus de travail, aucune journée ne ressemble aux autres. Sils se perd dans la recherche des couleurs du retable perdu de Grünewald. L’artiste n’a peint que de la peinture religieuse mais ses toiles montrent une prédilection pour la cruauté et un foisonnant imaginaire fantastique, dans la lignée de Jérôme Bosch. Pour Sils, c’est un peintre révolté, comme lui-même l’était quand à vingt ans il a rencontré La Survivance.
Jenny, la narratrice, découvre la nature qui l’entoure. Rien d’efficace, rien d’utile au sens de notre société moderne. Mais l’essentiel : pourquoi l’harmonie, l’agencement du monde ? Quel équilibre pour parvenir à la grâce et à la beauté ?
Parfois, j’étais des heures et des heures à l’affût pour rien. Parfois, ils se montraient quand je me préparais à repartir, comme pour me faire sentir leur pouvoir de grâce, de rédemption animale, universelle, d’apocatastase, un moment rare qui survient cycliquement après la mort du cosmos, quelque chose comme tous les mille milliards d’années (évidemment peu connu). Une sorte de résurrection dans le pardon. Sauf qu’il s’agissait pour moi d’une résurrection à l’instant même et ici, et non pas à venir.
Avant toute rédemption, toute résurrection, Jenny met les mains dans la terre et cultive un potager. C’est de la terre que viendra le renouveau. Mais il doit d’abord les nourrir puisqu’ils vivent en quasi autonomie, presque en autarcie. Jenny s’attache en particulier à deux cerfs. Elle qui ne vivait que de livres, elle qui ne croyait pas pouvoir vivre un jour sans lire une ligne se met à l’écoute du monde.
Car c’est sur les ruines de leur vie et du monde que Jenny et Sils vont reconstruire un espace à leurs mesures. Les contraintes extrêmes permettent de retrouver une liberté exceptionnelle car ils ne dépendent plus de rien ni de personne. Ils sont vivants.
Claudie Hunzinger sur Tête de lecture
La Survivance
Claudie Hunzinger
Grasset, 2012
ISBN : 978-2-246-79872-9 – 278 pages – 18 €
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