Chien-loup de Serge Joncour

Lise a réussi à convaincre Franck, son mari depuis vingt-cinq ans : cet été 2017, ces deux Parisiens partent trois semaines au fin fond de nulle part. Le confort de la grande maison qu’ils louent se révèle très rustique mais surtout, il n’y a pas de réseau. Franck, producteur de son métier, passe sa première soirée bras en l’air à arpenter la montagne environnante en fixant son écran. Rien de rien, pas une barre. Ça ne va pas être possible de vivre comme ça : il a de jeunes collègues aux dents longues, il doit rester joignable et patati et patata… encore un de ces hommes qui se pensent indispensables.

Le récit des vacances de Lise et Franck alterne avec celui de la mobilisation de 1914 dans le village que surplombait la grande maison. Tous les hommes partent ou presque, et les femmes se mettent au travail. En août 14, un dompteur allemand passe par là et s’arrête avec ses huit fauves. Le maire accepte qu’il demeure dans la grande maison et qu’il s’y planque. La vie au village est donc ponctuée par les rugissements des tigres et des lions. Mais comment l’Allemand les nourrit-il ? Tous les animaux ont été réquisitionnés, il n’y a plus de viande, alors que mangent les fauves ?

Quand Franck arrête de courir après le réseau, il découvre la présence d’un énorme chien-loup qu’il nomme Alpha, comme sa boîte de production. Son comportement intrigue Franck et on ne sait lequel des deux dresse l’autre. Homme et animal s’apprennent peu à peu dans un rapport d’autorité et d’obéissance qui doit s’écrire dans le respect de l’autre.

Franck était ému par l’affection soudaine de cet animal, ce chien qui observait le moindre de ses gestes, qui s’efforçait de le devancer, d’ailleurs il se mit réellement à lui ouvrir le chemin, comme s’il avait deviné où il fallait aller. C’était attendrissant. Franck se sentit lié à cette bête par une amitié inexplicable. Non seulement cet animal l’impressionnait mais en plus il respectait tout chez lui, sa liberté, son indépendance, et surtout la spontanéité avec laquelle il était entré dans leur vie. Ce chien les avait adoptés.

Chien-Loup est une histoire de retour à la terre comme il en existe beaucoup. On se doute que Franck va évoluer et que les superbes paysages qui l’entourent vont le transformer. Il va se faire à la solitude, à l’absence de modernité, aux autochtones. On assiste donc à la difficile conversion d’un cinquantenaire qui comprend que ses jeunes collègues souhaitent brader son catalogue de films pour accepter un partenariat avec Netflix, l’avenir du cinéma selon eux. Ils se fichent bien de ce que pense le vieux. Mais Franck ne se laissera pas faire, le vieux loup montre encore les dents, s’accroche à sa boîte de production, le travail de toute sa vie. Mais n’est-ce pas là le problème, cette volonté de régenter, contrôler, dominer ? Grâce au chien-loup, Franck s’ensauvage, se rapproche de l’essentiel. Pour autant, il se méfie de ses illusions.

Dans la vie il fallait peut-être s’en tenir à ça, une maison et des collines tout autour, dès qu’on se met à attendre autre chose de l’existence, alors il en faut toujours plus, ça n’en finit pas. Cette tendresse soudaine, c’était autant de la reconnaissance que de la peur, il redoutait de toucher là à une plénitude interdite, de plonger dans l’illusion profonde du retour aux sources, avec le danger de se croire dégagé du reste du monde comme de tout devoir, de son métier, de ses associés, de ses banquiers… Ce serait un bien cruel bonheur de se décréter libre, comme ça, du jour au lendemain, de se dégager de tout ce qui faisait sa vie, d’un coup de se sentir affranchi de toute contrainte et au-dessus de tout.

Ce roman de Serge Joncour est assez contemplatif, tissé de considérations sur la nature et la modernité d’un côté, sur la place femmes et des animaux dans la guerre de l’autre. Autour de la grande maison qui sert de lien entre les deux époques, il parvient à installer un certain suspens car on sent puis on sait que l’histoire des fauves va mal finir. Ils sont la nature sauvage qui ne peut être que momentanément domptée grâce à un rapport de force qui s’appuie sur la nourriture et des barreaux. C’est artificiel. Comme est artificiel la domination de l’homme sur la nature, l’homme au sens masculin. Car quand l’homme part à la guerre, qu’il laisse le champ libre, au sens propre comme au sens figuré, les animaux sauvages reviennent peupler les forêts, les villages.

J’ai lu Chien-loup comme un roman d’apprentissage à la nature, un retour à l’essentiel qui ne cache pas les difficultés inhérentes à un total lâcher-prise. Il a obtenu le prix du roman d’écologie en 2019.

Serge Joncour sur Tête de lecture

 

Chien-loup

Serge Joncour
Flammarion, 2018
ISBN : 978-2-0814-2111-0 – 475 pages – 21 €

 

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27 commentaires sur “Chien-loup de Serge Joncour

  1. certains auteurs passent tellement souvent dans mes lieux de tentation que je crois les avoir lus , mais s(ils ne sont pas sur Luocine c’est que j’en ai plus entendu parler que lus . Il faut que je corrige cela.

  2. Il m’a déçue ce livre … la fin m’a laissé insatisfaite, je l’ai trouvé un peu bâclée. J’ai aimé la belle écriture de Joncour, mais ça n’est pas un écrivain pour moi. Je me suis dit «  tout ça pour ça »

  3. J’ai découvert cet auteur avec In Vivo, dont j’ai adoré l’écriture.. puis « Vu » m’a beaucoup fait rire. « UV » a en revanche mis un coup d’arrêt à ma volonté de poursuivre, j’ai détesté !!
    Bon, ça fait finalement 2 lectures positives sur 3, il faudrait peut-être que je cesse de faire ma cabocharde..

    1. Possible que oui. Il y a de beaux passages sur la nature et l’aspect historique est réussi. Si tu aimes les chiens (ça n’est pas mon cas), ça peut être un plus.

  4. Celui-ci, il est noté depuis une éternité. A chaque fois que je le croise, je feuillète et puis finalement il y en a toujours d’autres. Maintenant qu’il est publié en format poche, il faudrait que je me décide ! Les thèmes pourraient m’intéresser ( n’ayant jamais lu l’auteur ).

    1. Il y a des livres autour desquels on tourne… Difficile de savoir s’il te plaira. Le fait d’aimer les chiens n’est même pas un critère puisque moi je ne les aime pas…

  5. J’ai lu trois ou quatre romans de Serge Joncour, et celui-ci est indéniablement mon préféré, sans doute parce qu’il aborde des sujets qui m’intéressent, sujets que tu mets très bien en lumière.

    1. Je trouve que c’est un auteur qu’on ne voit pas beaucoup sur les blogs. J’ai choisi ce roman en raison de ses thèmes liés à la nature et aux animaux.

  6. J’ai des titres de l’auteur dans ma PAL mais pas celui-là il me semble. Il croisera peut-être ma route un jour ou l’autre. Je pense qu’il pourrait me plaire.

  7. J’avais beaucoup aimé ce roman, même si après coup, je lui ai peut-être trouvé quelques longueurs. J’avais aussi énormément aimé Nature humaine ainsi que L’amour sans le faire.

  8. J’ai aussi beaucoup aimé ce roman lu il y a deux ans je crois, j’ai réitéré il y a peu avec « Nature humaine » qui m’a bcp plu aussi, encore sur le thème de la nature !

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