
Le petit Marcel a bien du mal à s’endormir si sa maman ne vient pas l’embrasser dans son lit. Je dis « le petit Marcel » par commodité mais le narrateur de Du côté de chez Swann n’a ni nom ni prénom. Les savants proustiens affirment qu’il y a beaucoup de Marcel Proust dans ce narrateur, croyons-les, mais quelques éléments ne collent pas : le narrateur est catholique et hétérosexuel, ce que Proust n’était pas.
Mais pour moi, ça n’a aucune importance : j’embarque possiblement pour un très long voyage avec ce premier tome, il me faut donc avant tout y prendre un peu de plaisir, si ce n’est gagner en érudition.
Le petit Marcel donc. Blotti dans son lit, qu’il rejoint tôt puisque comme chacun sait, il se couche de bonne heure, il attend sa mère. Quand il sait qu’elle ne viendra pas, il se met la cervelle en peine pour la faire venir quand même. Et il y passe des pages et des pages… voilà, je suis bien chez Marcel Proust, le type qui fait d’un rien un problème et écrit des phrases à rallonge. Il faut donc être attentif… plus d’une fois, en entendant un pronom, je me suis demandé à quoi il renvoyait. Car oui, j’ai audiolu Du côté de chez Swann sans quoi je n’aurais pas tenté la lecture. Mon très vieux MP3 ne me permettant pas le retour en arrière de quelques secondes (ou plutôt minutes) pour retourner au début d’une phrase, j’ai laissé le flot proustien m’emporter et tant pis si entre semis de Bleue de Hongrie et plantation de Black Cherry dans la serre, j’ai un peu perdu le fil. De toute façon, Marcel ressasse, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la première partie, il repense à son enfance à Combray chez sa tante Léonie, à ses parents, à la bonne, aux promenades du côté de Guermantes (aristocratique) ou du côté de chez Swann (bourgeois). Il ne se passe absolument rien chez la vieille tante alors le moindre changement prend une ampleur incroyable. Comme le fait, pourtant hebdomadaire, que le samedi on déjeune une heure plus tôt parce que Françoise, la domestique, va au marché. La vie des individus (entre parents et enfants, avec les domestiques ou le voisinage) est basée sur des codes stricts qui n’admettent aucun débordement de conduite ou de sentiments. Il est de loin en loin question d’un certain Swann qui a fait un mauvais mariage. Les parents du narrateur ne le fréquentent donc plus comme ils l’ont fait jadis. Ce qu’ils ignorent c’est qu’il a de très hautes relations dont il ne parle jamais. Un mystère ce Swann…
On le découvre dans la deuxième partie intitulée Un amour de Swann que j’avais déjà lu plusieurs fois (au programme de l’agrégation de lettres en 1996). C’est au tour de Swann de rabâcher et de se mettre la cervelle à la peine car il est amoureux d’Odette de Crécy qu’il trouve moche et idiote mais qui selon lui ressemble à une œuvre d’art. Elle le manipule si bien qu’il ne peut plus se passer d’elle et devient terriblement jaloux. Par amour pour elle, il intègre le salon des Verdurin et là franchement, on peut dire que Proust est drôle. Ces Verdurin sont un ramassis de médiocres qui ne savent que médirent de leurs prochains et péter plus haut que leur cul. Franchement, c’est un régal. La Verdurin règne sur son petit monde artificiel qui n’est que paraître. Tout y est faux, même les sourires. Surtout les sourires. C’est le monde de la mondanité que Proust connaît bien et qu’il fustige tout en le fréquentant. Au lieu d’écrire son essai sur Vermeer, Swann y perd son temps, le temps perdu donc, en mondanités.
Dans la troisième partie, on revient au narrateur, un peu plus vieux que dans la première. Comme Swann est tombé amoureux d’une Odette imaginaire, le narrateur s’éprend de Gilberte, la fille de Swann et Odette, parce qu’elle est la fille Swann (un transfert amoureux dirais-je…). Il évoque « notre » amour en parlant d’elle alors que la malheureuse lui a à peine adressé la parole. Bref, il fantasme lui aussi.
J’ai pris beaucoup de plaisir à écouter la phrase proustienne, je m’y suis volontiers perdue. J’ai plongé dans un monde disparu peuplé de femmes entretenues, de fiacres, d’hommes à chapeau, de bonnes manières et d’aristocrates sur le déclin. Un monde déjà lointain pour Proust quand il écrit dans les années 1910. Je ne deviendrai pas une proustienne avertie et n’écrirai rien de brillant sur ma lecture mais suis ravie d’avoir entamé cette fameuse Recherche du temps perdu, sans savoir encore si j’irai jusqu’au bout.
Si vous aussi vous êtes tenté par l’audiolecture, je vous conseille la version gratuite disponible sur le site Litteratureaudio : 20 heures d’écoute pour un texte très bien lu par Jean-Pierre Baillot (il existe aussi sur le même site une version enregistrée par une voix féminine).
Du côté de chez Swann
Marcel Proust, 1913
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