Le couteau de Salman Rushdie

Le 12 août 2022, alors qu’il donne une conférence sur la sécurité des écrivains, Salman Rushie est attaqué par un intégriste musulman qui le poignarde à quinze reprises. Cet homme est le bras armé d’une fatwa décrétée trente-trois ans plus tôt par l’ayatollah Khomeyni contre l’auteur des Versets sataniques, ses éditeurs et traducteurs. L’attaque dure 27 secondes à la suite desquelles Rushdie s’écroule et son « apprenti » assassin est arrêté. L’écrivain est blessé à la main, au cou, à l’abdomen. Il a un œil crevé.

Comme moi sans doute, cette terrible agression vous a choqués. Rushdie, âgé de soixante-quinze ans, tombant sous les coups de l’intégrisme musulman le plus radical, après tout ce temps… Heureusement, le bonhomme est solide. S’il était mort, l’intégrisme aurait gagné… Il a déjà marqué des points quand son traducteur Japonais Hitoshi Igarashi a succombé à plusieurs coups de poignard en 1991.

J’ai donc eu envie de savoir comment il avait survécu à ses graves blessures : Le couteau de Salman Rushdie est le récit des jours, des semaines et des mois qui ont suivi l’agression, mais aussi l’occasion de quelques flashbacks qui entre autres rappellent les réactions des uns et des autres sur la fatwa ou bien encore racontent l’amour de Rushdie pour sa femme Rachel Eliza Griffiths.

Salman Rushdie parle bien sûr beaucoup de son corps et de ce qu’il a dû endurer durant sa convalescence. Il énumère de façon très réaliste, quasi chirurgicale, tous les soins dont il a bénéficié mais aussi ce faisant, toutes les hontes qu’il a dû endurer. Heureusement, il parsème son récit de touches d’humour qui allègent les données médicales les plus graves. Idem pour les mesures de protection dont il va être à nouveau l’objet (depuis 2000, il vivait normalement à New York, sans la protection rapprochée vécue en Grande-Bretagne).

Mais Le couteau n’est pas que factuel. C’est aussi un récit rempli d’amour et de reconnaissance. Rushdie parle de sa relation avec ses fils, qui sont loin de lui géographiquement depuis qu’il vit aux États-Unis. Il évoque tous ceux qui s’inquiètent pour lui, prennent de ses nouvelles et ceux qui l’aident concrètement. Cette affection, franche et désintéressée, est un moteur de guérison. De même que l’introspection et l’écriture. Ecrire sur l’agression l’aide.

Tant que je n’aurais pas affronté l’attaque, je ne pourrais rien écrire d’autre. Je compris qu’il fallait que j’écrive le livre que vous êtes en train de lire avant de pouvoir passer à autre chose. Écrire serait pour moi une façon de m’approprier cette histoire, de la prendre en charge, de la faire mienne, refusant d’être une simple victime. J’allais répondre à la violence par l’art.
Je n’aime pas l’idée que l’écriture soit une thérapie, l’écriture, c’est l’écriture, la thérapie, c’est la thérapie, mais il y avait de bonnes chances qu’écrire cette histoire de mon point de vue, m’aide à me sentir mieux.

Il est aussi beaucoup question d’autres écrivains, de vieux écrivains en proie à la maladie et qui depuis sont morts (Martin Amis, Paul Auster…). La vieillesse donc et la mort qui vient de l’épargner. Il doit vivre un supplément de vie et pour ça, doit se livrer à une introspection qu’est en fait Le couteau.

Ce récit factuel (parfois répétitif, il faut bien le dire) cède une fois la place à l’imagination. Rushdie imagine qu’il rend visite à son agresseur dans sa prison, ce qu’il n’a jamais tenté. Au cours de cette rencontre, il essaierait de lui ouvrir les yeux, de le faire réfléchir sur son endoctrinement. Mais c’est peine perdue. Raison et fanatisme sont incompatibles.

Beaucoup d’émotion donc dans ce texte qui est aussi pour Salman Rushie l’occasion d’un bilan. Bilan de santé en quelque sorte, mais aussi bilan affectif et professionnel. Et Rushdie ne se leurre pas : il est plus célèbre pour être l’écrivain victime d’une fatwa, un symbole de la liberté d’expression menacée par le fanatisme que pour ses écrits eux-mêmes.

Le plus terrible dans cette attaque c’est qu’elle a fait de moi la personne que j’ai essayé de toutes mes forces de ne pas être. Pendant plus de trente ans, j’ai refusé de me laisser définir par la fatwa et j’ai insisté pour que l’on me considère comme l’auteur de mes livres, cinq avant la fatwa et seize après. Je venais tout juste d’y arriver. Quand j’ai publié mes derniers livres, les gens ont finalement cessé de m’interroger à propos des attaques contre Les versets sataniques et contre leur auteur. Et à présent me revoilà, tiré en arrière et renvoyé à cette problématique indésirable. Je pense à présent que je n’y échapperai jamais. Quels que soient les livres que j’ai écrits ou que je pourrais aujourd’hui écrire, je serai toujours le type qui s’est fait poignarder. Le couteau me définit.

 Le 16 mai 2025, l’agresseur de Salman Rushdie est condamné à 25 ans de prison.

 

Le Couteau. Réflexions suite à une tentative d’assassinat

Salman Rushdie traduit de l’anglais par Gérard Meudal
Gallimard, 2024
ISBN : 978-2-07-303398-7 – 272 pages – 23 €

Knife, parution originale ; 2024

 

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