On m’appelle Demon Copperhead de Barbara Kingsolver

Avec On m’appelle Demon Copperhead de Barbara Kingsolver, le lecteur prend un billet direct pour le monde des péquenots américains, les ploucs, les white trash ou les hillbillies, quel que soit le nom qu’on leur donne. Demon n’est pas si bas du front que ça, puisqu’il raconte son histoire avec lucidité, mais pas de doute, il revient de loin.

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul« , déclare-t-il d’emblée. Né sans père d’une très jeune mère droguée, il naît tant bien que mal sur le sol d’un mobil-home. C’est un melungeon, métis d’Amérindiens, d’Afro-Américains et d’Européens. Mais il a une tignasse rousse, d’où son surnom, et les yeux verts. La mère aime son fils mais est totalement irresponsable. A côté de la plaque, dirons-nous…

Selon elle un type chauve bien musclé avec une veste en jean et rien en dessous, c’était le top de la virilité. Si vous êtes surpris qu’une mère discute du sex-appeal de ses mecs avec un gamin qui a toujours pas compris qu’il faut pas se curer le nez, vous n’avez pas touché le fond de la solitude. Maman m’allumait une cigarette, des menthols, bien sûr, et on avait nos petites conversations qui, dans son esprit, étaient l’option »kid-friendly ». Je pensais que fumer avec elle en discutant des divers attributs de ce bel étalon était un signe de profond respect.

Ce sont donc les voisins, le clan des Pegott qui prennent souvent soin de lui, comme ils prennent soin aussi de leur petit-fils Magott dont la mère est en prison. En prison parce qu’elle s’est rebellée contre le type qui la battait, mais qui malheureusement pour elle, avait les relations qu’il faut. Faible, manipulable, trop jeune, la mère de Demon se marie avec un type qui devient la bête noire du gamin. Ça ne va pas durer car la jeune mère meurt.

Demon est placé dans des familles d’accueil lamentables dont le but n’est à l’évidence pas le bien-être des enfants mais l’argent ou l’exploitation. Il travaille dans une ferme avec d’autres garçons où il meurt quasi de faim et trime comme un esclave. Il est placé dans une famille cupide qui le force à travailler pour lui fournir à manger car ils gardent l’argent des services sociaux pour éponger leurs dettes. Puis c’est la décharge au bord de laquelle s’échange de la drogue. Il a douze ans.

Puis vient le placement incroyable chez un entraîneur de foot. Il devient ami avec sa fille, est bien traité, bien logé et devient même, adolescent, un star du foot local : le rêve. Qui a une fin bien sûr car rien de beau ne dure dans ce monde-là. Demon est blessé et ne peut plus jouer. Il doit prendre des médicament contre la douleur. Alors commencent une autre période de sa vie et un autre aspect du roman.

Car Demon bientôt ne peut plus se passer des opioïdes prescrits. Tout comme sa petite amie Dori qui pendant toute son adolescence a veillé sur son père handicapé et malade. La descente aux enfers du jeune couple est progressive, implacable, incontournable et presque naturelle puisque l’accès à leur drogue est si facile.

C’est quoi l’oxy, j’avais demandé. En ce mois de novembre c’était encore une chose brillante comme un sou neuf, l’OxyContin. Le cadeau de Dieu au pauvre type qui a perdu son boulot, qui est au fond du trou, avec les os du cou et du dos qui grincent comme des sacs de gravier. A la femme cassée en deux qui fait des heures sup chez Dollar General avec ses genoux bousillés et ses petits-enfants hyperactifs qu’elle élève seule. A tous les joueurs de football avec un truc ou l’autre de déchiré, et tout le monde qui attend qu’il revienne dans la partie. C’était notre délivrance. L’arbre avait été secoué et oui, nous avions mangé la pomme.

Il ne s’agit pas de drogues dures interdites par la loi mais de médicaments peu chers et faciles d’accès, comme le fentanyl . Et c’est la dégringolade, comme sa mère avant lui.

Aujourd’hui aux États-Unis, 220 personnes meurent par jour à cause des opioïdes. Plus de 1,7 million d’Américains ont une addiction aux opioïdes en lien avec les médicaments antidouleur prescrits légalement. Barbara Kingsolver dénonce clairement la prescription d’opioïdes contre la douleur qui rend les gens dépendants et fait des ravages. Comme Demon, les consommateurs tombent dans la délinquance car la surconsommation entraîne des pratiques illégales, souvent violentes.

C’est bien un rouleau compresseur de misères qui écrase Demon depuis sa plus tendre enfance. Pourtant, il n’y a pas de misérabilisme dans ce roman ni de surenchère au malheur. Jamais on ne doute que tout ça puisse arriver. Car la langue de Demon narrateur est très vivante et naturelle. Le fait que j’ai audiolu ce roman (lu par Benjamin Jungers) renforçait cette impression que Demon me racontait sa vie. Les descriptions ne sont pas sinistres, au contraire. Demon aime la vie, ses amis, les Appalaches où il vit, dans ce fameux comté de Lee, en Virginie.

Quand il souligne l’évidente injustice dont il est victime, c’est avec cynisme et même parfois avec humour. Et le catalogue des calamités qui accablent les gens du coin est sans fin. Toutes les richesses (charbon, tabac) ont été exploitées et emportées au nord ; les services sociaux manquent d’argent et ses employés ne sont donc que peu concernés par leur travail ; la drogue est en libre accès ; personne ne semble avoir entendu parler de contraception et les filles sont enceintes avant d’être majeures…

Si certains épisodes de la vie de Demon m’ont semblé un peu long (notamment sa période de star de foot), on apprend beaucoup à la lecture de ce roman sur l’Amérique profonde, celle qui ne participe pas au rêve américain. Au contraire, des gens comme Demon et les siens sont un repoussoir, l’objet de blagues récurrentes sur les péquenauds. Ils sont ce qu’il ne faut surtout pas devenir. Et ils l’ont bien mérité car en Amérique, si on veut réussir, on réussit, n’est-ce pas ? Pourtant, il existe parmi eux une entraide qui a disparu des villes.

Avoir quelque part, où poser les pieds, c’est la base pour nous. Les sacs de courges et de haricots blancs que les gens cueillent dans leur jardin pour les donner aux voisins, et ainsi de suite. Les balancelles des porches où les mamies tricotent ensemble des habits de bébés pour les lycéennes enceintes. Les sandwichs que les dames de la paroisse préparent pour que les gamins qui ont faim les rapportent chez eux le week-end. En vrai, moi je dirai qu’on est l’économie de l’énergie. Ou qu’on l’était en tous cas, jusqu’à ce que tout le monde soit bousillé par le nouveau produit.

Demon a donc les mauvaises cartes en main mais c’est un battant. On le suit dans ses malheurs car il surnage, survit et même au pire de la drogue, il lui reste assez de volonté pour s’en sortir.

A travers l’histoire d’un enfant qui grandit dans l’Amérique d’aujourd’hui, Barbara Kingsolver parvient à dénoncer l’injustice sociale et le racisme, à mettre en scène la drogue qui ravage son pays, ruine des familles et fauche toujours plus de vies. Et ce dans un roman extraordinairement vivant grâce à la voix (d’abord) naïve mais lucide de Demon qui croise la route de gens mesquins mais aussi de vrais généreux, des gens moralement droits malgré les coups reçus dans leur vie difficile. Et tous, quels qu’ils soient sont si vivants qu’on a l’impression de les avoir croisés au coin de la rue.

Barbara Kingsolver sur Tête de lecture

 

On m’appelle Demon Copperhead

Barbara Kingsolver traduite de l’anglais (américain) par Martine Aubert
Albin Michel (Terres d’Amérique), 2024
ISBN : 978-2-226-47837-5 – 624 pages – 23,90 €

Demon Copperhead, parution originale : 2022

 

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35 réponses à « On m’appelle Demon Copperhead de Barbara Kingsolver »

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