
Peau d’Homme de Hubert et Zanzim a tout d’une bande dessinée événement : pas moins de huit prix et des adaptations en cours, dont une avec Catherine Deneuve car bien sûr, de Peau d’Homme à Peau d’Âne, il n’y a qu’un son… Nous voilà donc dans un conte, genre qui permet quelques stéréotypes et simplifications.
Ici, la jeune héroïne, Bianca, ne revêt pas la peau de l’âne de son père mais une peau d’homme, que détient sa marraine (la fée ?). Elle s’appelle Lorenzo. Les femmes de la famille la revêtent secrètement avant de se marier.

Car oui, il est temps pour Bianca de se marier d’être mariée. Ses parents ont choisi un certain Giovanni qu’elle ne connaît pas et ne connaîtra pas avant le mariage… mais ça, c’est ce qu’ils croient… car grâce à sa peau d’homme, la jeune fille va approcher son prétendant de près, de très près même. Car ledit Giovanni est ce qu’on appelle alors un inverti, un bougre. Ça ne se crie pas sur les toits mais si on est discret, ça passe.
Sauf quand un prédicateur fanatique s’en mêle et qu’il est le propre frère de Bianca. Il n’a à la bouche que Dieu et malédictions. Dans cette ville italienne de la Renaissance, il a tout d’un Savonarole. Bianca est bien décidée à ne pas se laisser faire. Elle ne veut ni obéir à son hypocrite de frère, ni mener la vie d’une épouse trompée. Alors, pourquoi ne pas tenter de séduire son futur mari ? En commençant par le charmer sous les traits de Lorenzo, elle ne sait pas qu’elle se complique la tâche…
Le ton globalement humoristique et le graphisme peu réaliste pourraient faire oublier l’importance des thèmes abordés. La condition de la femme, la répression de l’homosexualité, le fanatisme religieux et les conventions sociales.
Que cherchent à nous dire Hubert et Zanzim ? Bianca a la possibilité d’expérimenter le sexe opposé. Quel meilleur moyen de comprendre les hommes que d’en être un au moins une fois ? Sa mère avant elle n’a pas fait bon usage de la métamorphose et en a gardé de l’amertume : « à quoi sert d’être lucide si on ne peut rien changer ? », demande-t-elle. Question pertinente car la lucidité impuissante ne mène pas au bonheur.
Qu’apprend Bianca des hommes quand elle est Lorenzo ? Ils boivent des coups jusqu’à se rouler par terre, se mettent sur la gueule et sodomisent. Un programme peu enviable (je me trompe ?) s’il ne se résumait en : « ils font ce qu’ils veulent ». Tout est là me semble-t-il, dans la liberté de faire ou pas. Bien sûr, on peut se demander s’il n’y a pas mieux à faire de cette liberté… mais la bande dessinée ne le dit pas.
On peut aussi se demander ce qu’est le bonheur pour cette jeune femme ? Est-ce de vivre comme un homme ? Voilà qui réduit considérablement les perspectives ! Parce qu’après une ou deux bitures et trois bastons, comment une femme pourrait-elle continuer d’avoir envie d’être un homme ? Est-ce une vie sexuelle choisie ? C’est sans doute un bon élément.
Bianca semble beaucoup plus épanouie dans sa peau d’homme que dans son corps de femme, ce qui n’est pas étonnant puisqu’en homme elle a une vie sociale beaucoup plus satisfaisante. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle ne renonce pas au travestissement. Bianca n’a pas de problèmes d’identité de genre : elle est femme et si elle se travestit c’est parce que ça lui procure des avantages.
Bianca n’essaie pas de changer le monde masculiniste dans lequel elle vit. Elle s’y adapte, le contourne pour mieux en jouir. Elle n’a rien d’une révolutionnaire ; elle remporte de petites victoires pour elle-même. Son seul « échec », elle le transforme en victoire : son mari ne l’aimera jamais en Bianca comme il l’a aimée en Lorenzo, mais elle l’accepte. Peau d’Homme se transforme alors en ode à la liberté sexuelle, porte ouverte à toutes les tolérances.
Hubert sur Tête de lecture
Peau d’Homme
Hubert (scénario) et Zanzim (dessin)
Glénat, 2020
ISBN : 978-2-344-01064-8 -159 pages – 27 €
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