Le jeu de la dame de Walter Tevis

J’ai ouvert Le Jeu de la dame sur les conseils enthousiastes d’une amie grande lectrice. Elle ne se souvenait pas du nom de l’auteur. J’ai été surprise en découvrant qu’il s’agissait de Walter Tevis, auteur américain connu pour ses romans de science-fiction (psychologique).

Pas de SF ici mais un roman d’apprentissage qui suit dans l’Amérique d’après-guerre une enfant, puis une jeune femme qui devient championne d’échecs (du Kentucky, des Etats-Unis, et pourquoi ne pas battre les Soviétiques chez eux?).

Beth devient orpheline à huit ans. On la place alors dans un foyer où on drogue les enfants pour qu’ils restent tranquilles. Une petite pilule verte, deux petites pilules vertes, trois, quatre… les gamins sont dépendants au bout de quelques mois à peine. Quand on interdit ces médicaments, les enfants eux, restent dépendants. C’est le cas de Beth qui essaie de s’en procurer par tous les moyens, y compris le vol.

La morne vie de Beth prend un chemin inattendu quand elle découvre dans les sous-sols de l’institution un homme à tout faire jouant seul aux échecs. Car ce jeu l’intrigue, l’attire, l’aimante. Le bougon accepte de lui apprendre à jouer en cachette (il ne faudrait quand même pas que les enfants s’amusent!) et elle le bat très rapidement. Pour la punir (d’avoir volé par exemple), on la prive de parties mais elle parvient à jouer dans sa tête.

La gamine va affronter des joueurs de plus en plus expérimentés et les battre tous, les uns après les autres, alors qu’elle n’a pas dix ans. Elle devient un phénomène. Elle est heureusement adoptée par un couple, mais le père disparaît rapidement et la femme est au bord de l’alcoolisme. Voilà qui n’arrange pas sa dépendance mais Beth est soutenue et aimée. Et remporter des tournois lui permet de gagner de l’argent.

J’ai dû jouer trois parties d’échecs dans ma vie pour comprendre que ce « jeu » n’était pas pour moi : il faut anticiper et surtout attendre, attendre, attendre… Ce que j’ai appris en lisant Le Jeu de la dame c’est qu’il faut aussi beaucoup apprendre. Mettre en place telle ou telle stratégie face à tel ou tel adversaire ne se fait pas au hasard. Il existe de multiples coups et autant de variantes dont il faut étudier les évolutions. Beth a un instinct de joueuse mais elle doit le travailler. Pour s’entraîner, elle rejoue les parties des grands maîtres et doit comprendre ses adversaires.

Il faut prévenir le futur lecteur : il y a beaucoup de parties dans le roman de Walter Tevis et elles sont minutieusement décrites. Pion en Dame 4, Tour en Fou 3 et j’en passe. C’est long et répétitif. Et surtout, ça ne m’évoque strictement rien. Ayant audiolu ce roman, je n’ai pas pu sauter ces pages ; avec un livre papier, c’est ce que j’aurais fait. L’intérêt est plus de suivre l’entraînement de Beth, de la voir s’affirmer dans ce monde d’hommes. Elle ne rencontre pas d’autres opposants que ses adversaires de jeu, les stupéfiants lui étant une béquille. Elle est à un moment aux prises avec l’alcool c’est-à-dire surtout avec elle-même.

Ce qui a le plus retenu mon attention est la solitude de Beth. Ses addictions, pour les échecs et pour les drogues, font d’elle un être asocial, sans ami et sans goût pour les relations humaines. Son seul vrai petit ami est un joueur d’échecs. Et encore, elle sait qu’elle ne l’aime pas. Les échecs lui sont un monde qui l’enferme en elle-même et la prive de relations sociales. Rien d’autre ne compte, c’est une passion exclusive qui dévore aussi sûrement que les pilules vertes.

Autre qualité : le roman échappe au trop de misérabilisme. Beth est orpheline, grandit dans un foyer où on drogue les gamins, est adoptée par un couple quelque peu dysfonctionnel… L’accumulation de malheurs sur une seule tête aurait pu faire sombrer Le Jeu de la dame sous une avalanche de clichés, mais non. Par exemple, Jolene, l’amie noire de Beth est une sacrée battante qui va l’aider à se sortir de ses contradictions.

J’aurais donc plus apprécier ma lecture si les parties d’échecs avaient été moins nombreuses et moins détaillées.

Il existe une adaptation en série (on pourra bientôt compter sur les doigts de la main les bons livres qui échappent à ce fléau moderne) qui a rencontré beaucoup de succès.

Walter Tevis sur Tête de lecture

 

Le jeu de la dame

Walter Tevis traduit de l’anglais (américain) par Jacques Mailhos
Gallmeister, 2021
ISBN : 978-2-35178-776-2 – 448 pages – 11.40 €

The Queen’s Gambit, parution originale : 1983

 

Sur le même thème :





46 réponses à « Le jeu de la dame de Walter Tevis »

  1. aifelle
  2. Cathe
      1. Cathe
  3. luocine
  4. je lis je blogue
  5. bulledemanouec671473c7
  6. philippedesterb599461a21
  7. Violette
  8. lebouquineur

Laisser un commentaire



Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail