
Un jour de septembre 2010, les douaniers arrêtent un vieil homme dans un train entre la Suisse et l’Allemagne. Il s’appelle Cornelius Gurlitt, ils ne le connaissent pas. Peu de gens le connaissent d’ailleurs mais la collection inavouable qu’il possède ne va pas tarder à le rendre célèbre dans le monde entier.
Il est né en Allemagne en 1932 dans une famille de passionnés d’art. Son trésor, il le doit à son père, Hildebrand Gurlitt qui l’a acquis durant le Troisième Reich. C’est son histoire et bien plus que raconte Dimitri Delmas dans cet ouvrage à la composition inventive, originale et didactique.
Hildebrand Gurlitt est un passionné d’art moderne. Il s’intéresse très jeune aux expressionnistes et aux dadaïstes. En 1925, il est nommé directeur d’un musée de province. Il le révolutionne et en fait un antre de l’art moderne.
À partir de 1929, la misère et la pauvreté, déjà sensibles en Allemagne depuis la fin de la Première Guerre mondiale, deviennent endémiques. Elles sont un terreau fertile pour les agitateurs d’extrême droite et les communistes. La violence est dans la rue mais pas seulement. Le National Socialisme s’exprime aussi à travers des choix artistiques. En témoigne la très fameuse exposition sur l’art dégénéré qui attire les foules allemandes.
Hildebrand Gurlitt qui apprécie et soutient ces artistes mis au pilori perd son travail. Et il s’inquiète car sa grand-mère paternelle était juive. Il n’est désormais plus possible de continuer comme si de rien n’était. Ce « quart-Juif » doit-il fuir son pays ? Difficile de s’y résoudre car installé comme marchand d’art, il gagne très confortablement sa vie. Et puis il est désormais marié et père de famille. Alors il fait le mauvais choix : en 1938, il se met au service de Goebbels qui cherche des spécialistes afin d’écouler les œuvres d’art dégénéré décrochées des musées. Mais aussi les œuvres « pathologiques » ou non-allemandes.
Gurlitt, qui connaît la valeur de ces tableaux, tente de se persuader qu’il fait quelque chose pour l’art moderne et ces artistes en sauvant des œuvres vouées à une destruction certaine, en les revendant, certes, mais aussi en conservant pour lui celles qu’il affectionne particulièrement.
En tant qu’expert d’art moderne, il doit dans un premier temps vendre ces toiles. Il peut aussi en acheter, au prix fixé par lui. Il en acquiert près de trois cents.
Quand la guerre agrandit le territoire du Reich, commence le pillage des richesses artistiques des pays conquis. C’est l’ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg) qui l’organise.
Ecouter mon récit sur Rose Valland et le sauvetage des oeuvres d’art pour « Au coeur de l’Histoire » de Virginie Girod.
Hildebrand Gurlitt profite de chaque occasion pour faire fortune à travers une Europe en flammes et accumule dans un état de totale euphorie des centaines de toiles. Il jouit désormais d’un périmètre d’action étendu par la guerre.
Gurlitt se fait donc profiteur de guerre se souciant peu de la provenance des œuvres. Il s’installe pour partie à Paris où il mène une vie de prince. Plus que jamais cupide et ambitieux, il fréquente les palaces et entretient une maîtresse. Les acquisitions se poursuivent à un rythme effréné.
À l’été 1944, il quitte Paris puis sa propriété familiale de Dresde en 1945. Cornelius Gurlitt a treize ans quand il fuit avec ses parents et sa sœur dans un camion qui embarque une partie de la collection paternelle. Une partie seulement (deux cents œuvres d’art tout de même…), le reste restant bien caché. La famille trouve refuge dans un château bientôt investi par l’armée américaine. Elle confisque toutes les œuvres examinées par les fameux Monuments Men. Le marchand d’art est placé en résidence surveillée. Il s’inquiète et se demande quand il pourra récupérer ses œuvres…
Hildebrand Gurlitt, soupçonné d’avoir participé au pillage des œuvres d’art, est interrogé en juin 1945. Il se targue de son ascendance juive pour expliquer qu’il a frayé avec le pouvoir nazi pour sauver sa peau. Qu’il n’a spolié ni volé personne. Il s’en sort. Dans les années d’après-guerre, il s’arrange pour récupérer des œuvres d’art cachées ici et là, y compris à Paris. Il retrouve même « ses » œuvres d’art confisquées par les Monuments Men.
Les anciens nazis et leurs sympathisants retrouvent ensuite une place dans la nouvelle Allemagne. Hildebrand Gurlitt, fin connaisseur d’art moderne, occupe une place importante dans la vie culturelle d’après-guerre.
Après sa mort en 1956, sa famille continue à rassembler le trésor Gurlitt même s’il est devenu une bombe à retardement bien dissimulée. Des toiles régulièrement vendues permettent à chacun des membres de vivre confortablement. Cornelius, le fils d’Hildebrand est lui aussi un grand amateur d’art. Il entasse dans sa maison sa part d’héritage : Rodin, Cézanne, Monet, Courbet, Toulouse-Lautrec, Pissaro, Renoir… ils sont tous là. Il se retranche du monde et devient paranoïaque.
Cornelius hérite du trésor, donc de la fortune, mais aussi du fardeau qu’il est devenu (le pauvre…). Les douaniers l’arrêtent en 2010.
Je trouve que La collection inavouable renouvelle avec brio l’essai historique. L’ouvrage mêle Histoire, histoire de l’art et bande dessinée, celle-ci dynamisant le récit biographique. Le trait de Laureline Mattiussi en noir, blanc et rouge donne une grande modernité au texte et beaucoup d’énergie au récit.
Le dessin voisine avec des reproductions d’oeuvres célèbres et des photos qui permettent de mieux appréhender l’époque. Certains événements sont remis en contexte et explicités afin que tous comprennent les enjeux évoqués. Les mouvements artistiques sont également recontextualisés. Grâce à la mise en page originale, rien d’ennuyeux. Au contraire, le parcours du père Gurlitt et de son fils nous plonge au coeur de la Seconde Guerre mondiale et en particulier bien sûr au plus près des spoliations. Dimitri Delmas se permet aussi la fiction en imaginant les pensées de certains personnages. Ce qui ne lèse en rien l’aspect documentaire de l’ouvrage car on reste dans le vraisemblable.
Un ouvrage recommandé à tous ceux qui s’intéressent à l’art moderne pendant la Seconde Guerre mondiale et à la place de l’art sous le régime nazi.
La collection inavouable. De l’entre-deux-guerres aux spoliations du IIIe Reich, le périple d’un extraordinaire trésor artistique
Dimitri Delmas
Flammarion, 2023
ISBN : 978-2081-5131-67 – 260 pages – 27 €
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