
Je ne sais s’il faut classer Des dinosaures et des fourmis de Liu Cixin dans la catégorie des contes ou de l’uchronie. Ce serait dans ce dernier cas, une uchronique radicale dans laquelle les hommes ne seraient pas apparus sur Terre. Mais ne vous réjouissez pas pour la planète, elle se porte aussi mal en supportant des dinosaures et de des fourmis, espèces radicalement différentes pourtant capables de coopération. Pour un temps seulement.
C’est sur le ton d’un fabuliste que l’auteur chinois raconte l’évolution conjointe des deux espèces. Tout commence au Crétacé par un morceau de viande resté coincé entre les dents d’un tyrannosaure. Ah que c’est agaçant ! Malgré toute sa puissance, le dino ne peut se débarrasser de cette toute petite chose qui lui pourrit la vie. Il faudrait une aussi petite bestiole pour en venir à bout. C’est là qu’interviennent les fourmis, par bonté d’âme… Et aussi pour se nourrir.
Si les deux espèces survivent et s’organisent socialement, c’est parce qu’elles s’entraident. Bientôt, l’une ne peut plus vivre sans l’autre. Mais les dinosaures sont plus particulièrement dépendants des fourmis qui ont développé leurs connaissances médicales. Elles connaissent parfaitement l’anatomie des dinosaures et les soignent donc efficacement. Elles leur permettent également d’accéder à l’écriture.
La science dans le monde du Crétacé progressa aussi rapidement.
À présent, les fourmis faisaient partie intégrante du monde des dinosaures. Les dinosaures au statut social élevé emportaient toujours avec eux une fourmilière miniature. En apparence semblables à des petites sphères de bois, celles-ci abritaient des centaines de fourmis. Quand un dinosaure avait besoin d’écrire, il dépliait sur une surface plane un morceau de papier fait d’écorce ou de peau d’animal, plaçait la fourmilière à côté, et les fourmis grimpaient sur le papier pour graver les mots que leur dictait le dinosaure.
Ces connaissances vont s’avérer essentielles au moment de leur faire la guerre.
Car oui, après un premier temps pacifique, les guerres se succèdent. Les dinosaures ont pour eux la force et les fourmis le nombre et la petite taille. Elle leur permet de se faufiler partout, y compris dans le cerveau de leurs adversaires. La volonté de domination fait donc suite à une coopération harmonieuse. On ne s’étonnera pas que cette volonté s’exerce dans le domaine de la religion, un moyen de domination qui a fait ses preuves.
La paix survient après la guerre. On panse ses plaies et on refait la guerre. Ad libitum jusqu’à disparition des belligérants.
Liu Cixin semble s’amuser beaucoup à créer ce monde peuplé de dinosaures et de fourmis, à imaginer les progrès de la science et de la technologie dans un tel contexte. Pourtant, l’évolution ne change guère de celle que l’on connaît. Car les dinosaures avec leurs désirs de consommation effrénés nous ressemblent beaucoup. Ils détruisent sans discernement les énergies fossiles et pourrissent leur environnement. Les fourmis sont bien plus raisonnables… jusqu’à un certain point. Elles représentent la nature et ses infinies possibilités. Mais même la généreuse nature finit par se fâcher.
Des dinosaures et des fourmis se présente donc comme une fable sur l’évolution écrite par un La Fontaine du 21e siècle. Notre triste histoire racontée à travers des bestioles réussit même à être drôle parfois et surtout satirique. On ne peut clairement pas plaindre ces dinosaures qui font n’importe quoi en connaissance de cause. Mais on se prend à rêver d’un monde où ils auraient vécu en harmonie avec les fourmis, ne prélevant de leur environnement que le nécessaire
Des dinosaures et des fourmis
Liu Cixin traduit du chinois par Gwennaël Gaffric
Actes Sud (Exofictions), 2025
ISBN : 978-2-330-20020-6 – 192 pages – 21 €
Parution originale : 2010
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