
Nous sommes à Dublin aujourd’hui ou demain. Larry Stack est secrétaire du syndicat des professeurs, vent debout contre le nouveau gouvernement. Un jour, deux membres de la nouvelle police secrète frappent à sa porte. Il est absent, c’est Eilish sa femme qui répond. Les deux types sont franchement inquiétants. Mais, Larry n’a rien à se reprocher, comme on dit. Le soir même, il se rend donc à la convocation du commissariat. Et quelques jours plus tard, à une manifestation. Il n’en reviendra pas, laissant Eilish sans nouvelle.
Eilish se retrouve donc seule avec son travail de biologiste et ses quatre enfants, dont un bébé. Les trois autres sont adolescents ou presque et vont très mal prendre la disparition de leur père alors que tout va de mal en pis dans le pays. Peu à peu, mesure après mesure, la dictature s’installe et Eilish doit protéger ses enfants. Elle veut cacher Mark, son aîné qui n’a rien à gagner à devenir un rebelle. Mais rester caché, alors que d’autres jeunes se battent pour la liberté ?
Le chant du prophète est sans doute une dystopie puisque l’Irlande n’a jamais connu de régime autoritaire de ce genre. Mais l’intérêt de ce roman de Paul Lynch est la description de l’entrée d’une dictature dans un pays, une famille. On ne peut d’abord plus s’exprimer, plus manifester. Puis des gens disparaissent, les magasins se vident et les rues se hérissent de barricades. Face à l’état d’urgence, la lutte clandestine s’organise. Le gouvernement appelle ça le terrorisme, évidemment.
Eilish pourrait s’accommoder de tout pour permettre à ses enfants de mener une vie normale. Mais est-ce une vie normale quand on ne vous sert plus dans les magasins ? Quand des cinglés taguent votre voiture et votre maison en pleine nuit ? Comment faire croire que tout va s’arranger, que papa va revenir ? Fuir le pays serait une solution. Mais Eilish s’occupe aussi de son père qui perd la boule. Et elle veut croire que les démocraties du monde entier viendront en aide à son pays…
Le point de vue choisi par Paul Lynch, celui d’une mère, va à contre-courant des dystopies traditionnelles. Pas d’héroïne rebelle qui à elle seule constitue le grain de sable qui fera trembler le gouvernement. Il s’agit ici de scruter la banalité d’un quotidien dévoré petit à petit par la dictature. Elle est omniprésente, elle avance, elle encercle. Elle veut étouffer les Stack comme tous ceux qui ne sont pas de bons petits citoyens. Mais Eilish ne veut pas plier. Elle veut protéger ses enfants du danger mais pas collaborer. Jusqu’à quel point cette attitude est-elle tenable ? Ne pas s’opposer, n’est-ce pas collaborer ?
Tout est oppressant dans Le chant du prophète, y compris le style très dense qui mêle dialogue et récit. Le lecteur étouffe, comme Eilish. Il se rappelle les lois de Nuremberg, la France occupée. Puis il se dit que tout ça n’est pas du passé. Demain à nouveau, tout peut recommencer. Car rien n’est acquis pour toujours, surtout pas la démocratie, si fragile.
Un autre avis enthousiaste chez Béa.
Le chant du prophète
Paul Lynch traduit de l’anglais (irlandais) par Marina Boraso
Albin Michel, 2025
ISBN : 9782226481481 – 304 pages – 22,90 €
Prophet Song, parution originale : 2023
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