
De nos jours en Dordogne, une équipe d’ouvriers découvre deux vieux squelettes, deux très vieux squelettes d’un homme et d’une femme. Quelques temps plus tard au cours d’une conférence, une archéologue féministe et rentre-dedans retrace la vie possible de cette Homo sapiens d’il y a 35 000 ans. Parallèlement, le lecteur suit la vie d’Oli, la femme en question, qui veut s’affranchir de la domination masculine qu’exerce sa tribu. Si vous êtes allergique au féminisme débridé, Les doigts coupés n’est pas pour vous.
Oli appartient à une petite tribu dominée par Oncle aîné. Tous les membres ont des tâches assignées. Les hommes chassent, dévorent les meilleurs morceaux puis donnent les restes aux femmes et aux enfants. Est-ce juste alors qu’elles portent la vie et doivent allaiter ? Oli est capable de chasser mieux que les hommes car elle a inventé le propulseur (ce qui est une révélation, n’en doutons pas) qui permet de tuer une proie sans s’en approcher. Mais les hommes ne veulent pas en entendre parler. Chasser est un privilège masculin qui permet d’affamer les femmes et donc de les dominer. Elles peuvent s’occuper des enfants, cueillir des plantes, tanner les peaux.
Mai Oli ne va pas se laisser faire. C’était joué d’avance d’ailleurs : née jumelle, on aurait dû la tuer pour favoriser son frère. On a favorisé son frère mais on ne l’a pas tuée. Et ce favoritisme est à la base de son sentiment d’injustice et de sa révolte. Oli devient l’agent du chaos. Le chaos est une menace qui pèse sur tous. Car si on ne fait pas comme on a toujours fait, si on bouscule l’ordre alors le pire peut arriver. Le pire pour les hommes bien sûr. Car pour les femmes, l’émancipation commence. Alors pour empêcher les femmes de perturber l’ordre patriarcal établi, on coupe les doigts des rebelles. Elles deviennent moins habiles, encore plus dépendantes.
Oli secoue le joug. Malgré l’interdiction elle chasse (et perd des doigts) et va voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Elle croise une autre tribu d’hommes et de femmes à la peau blanche (entre autres différences physiques). Dans cette tribu, les femmes chassent. Révélation ! Les femmes chassent et le monde n’a pas sombré dans le chaos !? Ce que dit Oncle aîné est donc un mensonge.
A la faveur de rapprochement avec ces gens à la peau blanche, un enfant naît dans la tribu d’Oli. Il a la peau plus blanche que les autres. C’est alors qu’Oli, dont les méninges tournent à deux cents à l’heure comprend les mécanismes de la reproduction. C’est le sexe des hommes qui met les enfants dans le ventre des femmes. Ces enfants sont leur prolongement et donc, leur éternité. Chacun se doit donc d’avoir une femme à lui pour savoir qui sont ses enfants. On voit venir le problème…
Les doigts coupés est un livre très riche d’un point de vue anthropologique. Hannelore Cayre a lu de nombreux ouvrages sur la préhistoire humaine. Moi aussi, mais pas les mêmes. Elle s’est intéressée à ceux qui privilégient une lecture féministe de cette période. Oli incarne ce savoir à la façon des héroïnes de cette romancière. Elle est grande gueule, bouscule les codes, met chacun devant ses contractions. C’est une hyper féministe pénible. Que je trouve pénible en tout cas. Son arrogance et son excitation permanente me fatiguent au bout de trois pages. Dans le monde d’Oli, il y a des femmes intelligentes et des hommes bornés ou crétins. C’est drôle mais quand même un peu lourd à la longue.
Les plus puristes en matière de préhistoire tiqueront certainement en entendant Oli et les siens parler comme vous et moi. Mais bon, il y a 35 000 ans, il fallait bien communiquer. Le plus perturbant dans ce registre est sans doute qu’Oli comprend parfaitement les membres des autres tribus rencontrées : pas besoin d’interprète, c’est pratique.
Hannelore Cayre fait donc des choix qui se révèlent finalement comiques. La rencontre entre Neandertal (les Blancs) et Homo sapiens (les Noirs) par exemple. L’utilisation d’un sextoy aussi. C’est malicieux, inventif, provocant. La mise en parallèle de la vie d’Oli et la conférence en Dordogne est moins réussie car redondante. Chaque épisode de la vie d’Oli confirme les intuitions fulgurantes de l’archéologue féministe qui comprend tout puisqu’elle se place du point de vue des femmes. Mouais… Mais Hannelore Cayre est maligne et contre en une ultime phrase toute contestation :
Cette femme est venue du fond des âges nous dire quelque chose : à chacun d’entendre quoi.
Hannelore Cayre sur Tête de lecture
Les doigts coupés
Hannelore Cayre
Métailié, 2024
ISBN : 979-10-226-1350-7 – 192 pages – 18 €
Laisser un commentaire