Les Évaporés du Japon

Il y a ceux que la civilisation japonaise attire, voire fascine, et il y a les autres, dont je fais partie. Le Japon, l’Asie en général, me semblent être un autre monde peuplé de gens incompréhensibles. Je tente parfois quand même de les approcher. En lisant des romans japonais par exemple, avec des fortunes diverses. Ou en m’intéressant à quelques faits culturels sensibles comme les évaporés du Japon. L’ouvrage de Léna Mauger et Stéphane Remael tente de comprendre ce phénomène et donc la société japonaise qui l’a fait naître.

Les évaporés (Jôhatsu) sont ces hommes et ces femmes qui disparaissent du jour au lendemain, sans laisser de traces. Dans la plupart des cas, leurs familles et amis ne les revoient jamais. Ils ne se suicident pas, ils partent. Ils fuient une vie devenue insupportable.

Ce sont souvent des salary men, cadres ou employés qui ont tout donné à leur entreprise. Et un jour, le poids du travail, des dettes et de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes sont trop lourds. Alors ils prennent leurs affaires et s’en vont, changeant de nom et de vie. Le phénomène s’est accentué dans les années 1990, durant la crise économique. Des centaines de milliers de travailleurs dévoués ont alors perdu leur travail et croulé sous les dettes. Certains n’osaient pas même en parler à leur conjoint, leurs enfants.

100 000 personnes disparaissent chaque année. C’est sans doute peu sur 124 millions d’habitants mais assez fréquent pour que des entreprises spécialisées dans l’évaporation aient vu le jour. En toute discrétion bien sûr.

Le sujet est pourtant tabou et Léna Mauger a dû affronter le silence voire l’hostilité de la population au cours de son enquête. Les évaporés sont une honte car ils sont un fiasco. Ils témoignent de l’échec du capitalisme à séduire et satisfaire les citoyens durant toute leur vie. Un retraité de Toyota témoigne de la vie dans cette entreprise, qui est aussi une ville totalement sous contrôle. C’est absolument effrayant. Car l’embrigadement n’est pas circoncis au seul temps de travail : il déborde sur la vie privée. Rien ne doit sortir du cadre, jamais. Il est un proverbe qui dit qu’il faut taper sur la tête du clou qui dépasse.

Un chapitre effrayant est consacré à une école de redressement des salariés peu méritants. Elle s’appelle l’Enfer. Six jours pour un lavage de cerveau et le bon petit robot reprend sa place dans le rang…

Léna Mauger a pu rencontrer certains évaporés et raconter leur histoire. Elle a aussi rencontré les familles ou les conjoints abandonnés. Certains attendront pendant des années un signe du fils, du frère ou du mari disparu, d’une mère parfois. Presque toujours en vain.

Cet essai date de 2014. Il traite beaucoup de la situation dans les années 1990 mais aussi actuelle. La journaliste évoque souvent ses voyages au Japon et sa connaissance du pays est évidente.

Pendant cinq ans, au cours de divers séjours, nous avons cherché des disparus et leurs proches dans l’archipel japonais, et maintenant, ce sont eux qui viennent à nous. Ils ont lu la traduction de l’un de nos articles, interviews, ou de la première édition du livre que vous tenez entre les mains. Ils nous écrivent comme on glisse un petit papier roulé dans une bouteille à la mer. Il nous arrive encore d’en recevoir. Je ne peux que les décevoir. Je n’ai pas le pouvoir de faire réapparaître leurs proches.

Cependant, il faut sans doute relativiser le phénomène aujourd’hui. Même s’il fait un bon sujet culturel et social, il est possiblement amplifié, comme en témoigne une autre journaliste dans cette vidéo coup de gueule. Karyn Nishimura affirme qu’il n’y a pas plus de disparitions au Japon qu’ailleurs et qu’il n’y a pas de raisons culturelles à ce phénomène.

 

Les Évaporés du Japon, enquête sur le phénomène des disparitions volontaires

Léna Mauger et Stéphane Remael
Les Arènes, 2014
ISBN : 9782352041603 – 260 pages – 20,90 €





36 réponses à « Les évaporés du Japon de Léna Mauger »

  1. luocine
  2. je lis je blogue
  3. je lis je blogue

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