
Si vous vous intéressez à la Seconde Guerre mondiale mais pensez que tout a déjà été écrit sur le sujet, ouvrez Le crépuscule des hommes d’Alfred de Montesquiou et vous serez sans doute étonnés. Reporter et écrivain, il offre un regard nouveau sur le procès de Nuremberg, le premier, celui des grands responsables nazis encore vivants. Nous ne sommes pas dans un roman et pourtant, il se lit aussi facilement.
Nous entrons dans Nuremberg rasée d’après la guerre. Le creuset idéologique du nazisme n’est plus que cendres et ruines. C’est dans ce lieu hautement symbolique qu’a lieu le plus grand procès du 20e siècle. Et c’est par le prisme des journalistes et reporters que Montesquiou l’aborde, presque par les coulisses. Parmi eux, un jeune photographe américain : Ray D’Addario. Il couvrira l’année du procès principal, et même les suivants que le livre ne traite pas. Il retrace l’ébullition première dans le château de Faber-Castell transformé en QJ de la presse, et la langueur qui se saisit de la presse quand les débats s’éternisent. En tant que photographe, il a aussi accès aux chefs nazis eux-mêmes, dans leur cellule.
Le name droping est facile parce que réel : tous les grands journalistes, aussi souvent écrivains, sont présents. On croise donc Dos Passos, Kessel, Gellhorn, Triolet. Les journalistes femmes sont déjà très nombreuses. Montesquiou prend d’ailleurs comme fil conducteur de son récit l’une d’entre elles, Madeleine Jacob, journaliste française communiste.
Ce qui donne de la vie et un côté romanesque au récit, c’est qu’il est aussi question de la vie personnelle de D’Addario, de son amour naissant pour une jeune interprète. On a ainsi une vision du monde des interprètes, très nombreux à Nuremberg et cruciaux puisqu’il s’agissait de traduire en simultané et en quatre langues, grâce à une technologie très à la pointe.
Cet aspect romanesque qui permet de lire facilement Le crépuscule des hommes se double de véritables réflexions sur les enjeux du procès. Sur le procès lui-même d’abord : pourquoi tant d’hommes, de temps, d’argent pour juger des hommes qu’on pourrait tout simplement abattre comme ils le méritent ? Sur l’attitude à tenir et la façon de supporter l’horreur évoquée. Après les films sur l’ouverture des camps, le journalistes rient, mangent, dansent et boivent plus que jamais…
C’est à Nuremberg que la guerre froide commence. La « joyeuse » émulation des débuts entre journalistes laisse au fil des mois place à la méfiance. De leurs côtés, les juges se rendent compte que les Soviétiques ne jouent pas avec les mêmes cartes. Surveillance, intimidation, mensonges sont de la partie.
C’est aussi à Nuremberg que surgissent les concepts de génocide et de crimes contre l’humanité, conçus pour être à la hauteur des crimes commis.
Avant de lire ce « roman » historique, j’ai vu le documentaire en deux parties signé du même Alfred de Montesquiou. Il est très riche et intéressant, nourri de nombreuses images dont celles, saisissantes, de Nuremberg en ruine. Il est disponible jusqu’en mai 2026 sur Arte. Le documentaire choisit le même point de vue, celui des journalistes et des photographes, mais reste à la surface des personnages. C’est factuel. Le documentariste s’est donc fait romancier, sans doute en saisissant le potentiel romanesque de ces hommes et femmes qui ont vécu intensément une époque dramatique. Ils sont ainsi entrés dans l’Histoire. Mais certains ont été oubliés, dépassés par plus grands qu’eux. Les revoilà au jour le jour et pendant les onze mois du procès. On vit avec eux, on s’émeut, on s’interroge, on se révolte…
À tous ceux que les essais historiques ennuient, Le crépuscule des hommes plaira certainement.
Un billet dans le cadre des lectures sur l’Holocauste, des camps, des génocides organisées par Nathalie.
Le crépuscule des hommes
Alfred de Montesquiou
Robert Laffont, 2025
ISBN : 978-2221267660 – 384 pages – 22 €
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