Permission de Céline Curiol

« Ce travail m’a été demandé dans le cadre d’une enquête officieuse sur les conditions de vie des employés au sein de l’Institution« .

Et en bon petit soldat, le narrateur décrit donc son travail dans un rapport qu’il tient au jour le jour. Une fois la journée achevée, il retourne dans sa chambre, mange et dort, puis c’est à nouveau le travail. Car le narrateur est un résumain, terme inventé par l’Institution pour désigner ceux de ses employés chargés de résumer les réunions quotidiennes qui se tiennent dans ses locaux. Toute la journée, il résume ; son travail est contrôlé par un tuteur ; pas de contact avec les collègues ; un jour de congé par mois à passer dans les locaux de l’Institution. Quant à sortir… C’est en théorie possible mais quand le narrateur en demande la permission afin de visiter son père à l’agonie, rien ne se révèle plus compliqué, plus kafkaïen…

Oui, c’est à Kafka qu’on pense quand le narrateur se trouve pris dans les rets de l’administration de son boulot, ce job en or dont il a toujours rêvé. De loin, on dirait l’O.N.U., sorte d’organisation internationale oeuvrant pour la paix dans le monde :

L’Institution a été créée pour préserver les générations futures du fléau de la guerre et de la tyrannie, et permettre le respect des droits fondamentaux de l’homme partout sur la planète.

De l’intérieur, ça serait plutôt le goulag, un monde oppressant, quasi concentrationnaire dans lequel la littérature est bannie car

au cours des décennies passées, la fiction est apparue de plus en plus comme une menace pour l’évolution de l’humanité, ses écrivains comme les promulgateurs d’un malaise qui aurait dû demeurer entièrement le leur.

Le destin du narrateur va changer quand il va rencontrer A., nouvel employé qui ne se comporte pas comme les autres. Il ne tarde pas à lui lire des textes et à l’amener à réfléchir sur sa condition d’homme-objet au sein de l’Institution. Car A.. fait partie d’une organisation visant à réhabiliter la lecture de fiction et à recruter de nouveaux écrivains. Le narrateur serait-il l’un d’entre eux ? Il s’en défend et pourtant, plus il lit, plus son rapport, c’est-à-dire sa propre prose, prend de l’ampleur et de la vie : verbes, adjectifs, sentiments… son texte s’humanise au fur et à mesure qu’il s’ouvre à la littérature.

Kafka n’est certainement pas la seule référence pour ce texte de Céline Curiol : on pense également à Orwell, à Huxley pour l’univers déshumanisé, l’automatisme des fonctions laborieuses et vitales, et l’uniformément gris des destins individuels. Les hommes n’ont plus de noms, sont réduits à une fonction et à un numéro de dossier et ils n’ont aucune notion du temps qui passe. Un seul moyen d’échapper à l’emprise totalitaire : la lecture. Par la lecture l’homme réfléchit, par la lecture l’homme s’évade. Comme l’écrivait sans la moindre ironie Barjavel dans Ravage : « Une des premières mesures qu’il leur fit adopter fut la destruction des livres.[…] L’écriture permet la spéculation de pensée, le développement des raisonnements, l’envol des théories, la multiplication des erreurs. » Gardons le peuple ignare, gavons-le de télévision et bientôt le capitalisme aura fait mieux que les pires heures du communisme.

Un texte glacé qui fait froid dans le dos.

 

Permission

Céline Curiol
Actes Sud, janvier 2007
252 pages, 19€







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