
Quand la vague suédoise rencontre la vague vampirique, on s’attend au moins à un tsunami romanesque à faire frémir les plus aguerris. Au final, pas tout à fait, mais la tentative pour le moins dépaysante vaut lecture. D’autant plus que John Ajvide Lindqvist ne choisit pas la version glamour du mythe, mais la plus glauque qui soit.
Nous sommes dans les années 80 : les gosses jouent au Rubik’s cube, on regarde Dallas à la télé. Blackeberg est la banlieue sordide de Stockholm, celle des immeubles et des caves où de petits caïds trafiquent de tout. Celle des clodos désoeuvrés qui boivent trop et des pervers qui matent les petites filles. Et pour parfaire le tableau, celles des gosses qui martyrisent leurs camarades de classe parce qu’il faut bien s’occuper.
Oskar a onze ans, il est gros, faible et incontinent. Et il veut bien couiner comme un porc pour que Jonny et ses potes lui fichent la paix. Il a des fantasmes Oskar, il se voit bien tueur en série. D’ailleurs il collectionne tous les articles de journaux sur le sujet. Alors quand quelqu’un se fait saigner à blanc non loin de là, ça l’intéresse vraiment. Il ignore le danger qui rode, mais le lecteur lui, sait. Il sait que Hakan a saigné ce type à mort parce qu’Eli a besoin de sang frais pour vivre.
Eli, c’est la petite fille de douze ans qui vient de s’installer à côté de chez Oskar avec son père. Mais Hakan n’est pas son père, juste un pervers chassé de l’enseignement qui voue un amour très particulier à Eli, qui n’est d’ailleurs pas une petite fille… Pas un petit garçon non plus. Hakan tue pour garder Eli, mais il n’en peut plus, il ne veut plus. Alors Eli sort et va se servir, contaminant d’autres personnes.
Lindqvist utilise bien des aspects connus du mythe. La sensibilité à la lumière, l’immortalité, la contamination, le besoin de dormir et d’être invité pour pénétrer dans un endroit. Mais à bien des niveaux, il prend le contre-pied des images habituelles, en particulier dans les romans récents pour adolescents. Ici, il s’agit bien d’une amitié amoureuse entre deux préadolescents, Eli et Oskar. Mais l’accent porte surtout sur leur commune solitude et sur la difficulté qu’ils ont à s’intégrer à la société parce qu’ils sont différents.
Il est très clair que ce roman est aussi un roman sur l’adolescence, sur la difficulté de se faire une place dans la société quand on n’est pas beau et riche. Il en est d’ailleurs de même pour les autres jeunes personnages du roman, qui peinent à entrer dans l’âge adulte, ou qui y entrent par la violence. C’est qu’ils n’ont pas sous les yeux d’exemples très réjouissants. Entre adultes alcooliques, mères se tuant au travail, flic psycho rigide carburant à la messe, ils n’ont rien pour envisager l’avenir avec sérénité et optimisme.
Le réalisme social le plus sordide donne donc au mythe une dimension supplémentaire qui fait toute l’originalité du livre. Il est en cela dans la lignée du polar suédois qui dénonce le modèle de réussite sociale du pays. Ce sont les laissés pour compte qui ont ici la parole, comme d’autres mettent en scène les délaissés du rêve américain.
Lindqvist ne raconte pas une bluette entre adolescents (et le livre n’est pas destiné au jeune public). Ce fil narratif n’est qu’une des intrigues du roman. Les liens entre les nombreux personnages sont constants et tout aussi intéressants les uns que les autres. Le passé de Hakan, les relations entre Tommy et son père (et son futur beau-père flic), celles de Virginia et Lacke… Et surtout, ce livre contient des scènes très violentes, pas uniquement dues à l’aspect vampirique d’ailleurs. Le personnage de Hakan, après sa tentative de suicide est tout à fait effrayant, propre à susciter les pires cauchemars.
Au final, l’intérêt du lecteur est constant, entretenu par un suspens global vraiment prenant et un réalisme social rarement lu dans ce genre de roman.
Dommage que les dialogues soient globalement très pauvres et le style si plat qu’il doive être soutenu par de nombreux mots en italiques (c’est agaçant).
Ce livre est publié à l’occasion de la sortie DVD d’un film primé des dizaines de fois, Morse de Tomas Alfredson dont Lindqvist a signé le scénario.
John Ajvide Lindqvist sur Tête de lecture
Laisse-moi entrer
John Ajvide Lindqvist traduit du suédois par Carine Bruy
Télémaque, mars 2010
547 pages – 22,50€
Låt den rätte komma in, parution originale : 2004