Les vies sauvées d'Alexander Vielski de François Langlade

En 1946, Alexander Davidovitch Vielsky entre à la Loubianka, le siège du ministère des Affaires intérieures soviétiques qui compte aussi la police secrète. Alex est un bon petit fonctionnaire, prêt à défendre les intérêts de l’Union soviétique et à la protéger contre « les traitres de l’intérieur » et pour cela, à torturer et à tuer. Nourri de propagande, droit dans ses bottes, ce fils de juif géorgien est bientôt affecté au sous-sol de l’immeuble, là où règne le professeur Maïranovski qui depuis vingt ans déjà pratique toutes sortes d’expériences sur les condamnés. Son but : mettre au point le meilleur poison possible, celui qui ne laisse pas de traces. Les hommes qui tombent entre ses mains ne sont rien d’autre que de vulgaires animaux de laboratoire :

« Tous n’étaient pour lui que des bêtes, sans passé, sans histoire et sans nom. Il ne connaissait rien d’eux sinon qu’il pouvait en user à sa guise. Jouer avec ces cobayes, encore vivants et frémissants quand on les lui remettait entre les mains, mais rarement plus de dix jours. Au-delà, le doute s’installait ou l’impatience, ou simplement il s’énervait et faisait donner le coup de grâce à l’animal qui résistait et s’obstinait à lui tenir tête.« 

Les corps sont brûlés sur place et portés disparus à tout jamais, les familles ne sauront jamais ce qu’il est advenu.

Parce qu’il a fait des études de médecine, parce qu’il se montre docile et obéissant, Alex est affecté au service du professeur Maïranovski. C’est là qu’il fait la connaissance d’Anna, efficace petit soldat du professeur elle aussi, froide et silencieuse.

Un jour pourtant, Alex découvre qu’Anna fait sortir un cadavre du sous-sol avec l’aide de son frère au lieu de le brûler. Elle est pourtant considérée comme un des agents les plus efficaces de la Loubianka. Alex ne comprend pas, l’observe et tombe amoureux d’elle. Elle va lui avouer que c’est pour se venger des Allemands qu’elle est entrée au service du monstrueux professeur, qu’elle est devenue aussi inhumaine et sadique que les nazis d’hier.

Alors qu’au même moment, Alex s’interroge sur ses actes car il vient de condamner à la torture et à la mort une religieuse innocente, il va trouver en Anna un autre lui-même, quelqu’un à qui se confier, quelqu’un qui pourra l’écouter sans le haïr. Et tous deux décident de sauver des vies, au péril des leurs. C’est alors que Staline décide de l’élimination de l’élite des intellectuels juifs soviétiques, prélude à la liquidation des Juifs, soupçonnés en masse de sionisme et donc de complicité avec les États-Unis. Le 1er décembre 1952, Staline déclare : « Tout sioniste est l’agent du service d’intelligence américain. Les nationalistes juifs pensent que leur nation a été sauvée par les États-Unis, là où ils peuvent y devenir riches, bourgeois. Ils pensent qu’ils ont une dette envers les Américains ». C’est alors que se serait mis en place le complot des blouses blanches, monté de toute pièce par le secrétaire général du Parti communiste.

L’époque et le lieu ne portent pas à la romance, aussi François Langlade ne choisit-il pas ce ton-là pour raconter cette histoire d’amour qui lie deux êtres en tout point détestables. Le style épouse la froideur du climat et de la fonction, l’auteur observe mais ne juge pas même s’il revient sur le passé d’Alex et Anna pour que le lecteur sache ce qui les a poussés à devenir des bourreaux privés de compassion. On ne les aime pas pour autant, mais on comprend leur parcours qui va peu à peu dévier, grâce à une prise de conscience commune, bien que tardive. Rien ne sonne faux, tout est crédible dans cette métamorphose et le lecteur se prend à s’inquiéter du sort de ces deux personnages qui de tortionnaires sont devenus libérateurs.

Je ne connais pas grand-chose à la Russie de Staline, mais les descriptions m’ont semblé réalistes, autant par les lieux que par les personnages et l’organisation des divers services secrets. Quant au traitement des prisonniers, la fiction n’atteindra certainement jamais l’horreur de la réalité. On est d’emblée projeté dans un monde où règnent la crainte et la délation, un monde soumis à la volonté d’un seul homme par la peur, l’alcool, l’argent. L’amour, la famille et l’humanité n’existent plus, seul compte le Parti.

C’est donc un roman grave qui mêle faits historiques et fiction avec conviction et réalisme. Il démontre plus qu’il ne dénonce, il n’accuse pas mais explique comment une nation a pu se rendre coupable de tant de crimes. Il n’y a pas pour autant de réhabilitation ou d’excuses, juste une tentative de compréhension à travers deux personnages qui parviennent à échapper à la spirale du mal absolu. C’est aussi une réflexion sur l’obéissance et donc la conscience.

« Je sais qu’en principe les condamnés doivent être exécutés d’une balle dans la nuque. Les tuer en les empoisonnant est contraire à la règle. Mais y a–il vraiment des lois pour couvrir ce que nous faisons ? Peut-être sommes-nous déjà hors la loi au regard de ceux qui nous jugeront un jour ? J’espère au moins que le Politburo et le Petit père des peuples savent ce qui se passe ici et qu’ils nous approuvent. Je ne veux pas croire que le professeur n’ait pas leur assentiment. Il doit s’agir de missions importantes si tout ce que nous faisons est réellement en marge de la légalité. […] L’utilité exceptionnelle des travaux menés par nos savants, leur haut niveau scientifique et leur importance pour l’avenir sont donc reconnus officiellement. Je ne dois pas douter. Je n’en ai pas le droit.« 

 

Les vies sauvées d’Alexander Vielski

François Langlade
Robert Laffont, 2010
ISBN : 978-2-221-11535-0 – 291 pages – 20 €





26 réponses à « Les vies sauvées d’Alexander Vielski de François Langlade »

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