
Les lecteurs traditionnels de Philippe Claudel seront peut-être étonnés par L’Enquête. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé Les âmes grises que j’ai trouvé très émouvant et profondément humain. L’écriture surtout, m’a beaucoup marquée. Ces éléments sont toujours présents dans L’enquête, mais dans un registre plus kafkaïen, qui touche à l’absurde et au philosophique.
L’Enquêteur est un homme banal, comme tout le monde. Il arrive dans la Ville aux rues toutes identiques pour procéder à une Enquête dans l’Entreprise. On y a constaté une vague de suicides. Mais il arrive trop tard, l’Entreprise est fermée, il n’a pas l’Autorisation Exceptionnelle et là commence son calvaire. Il doit trouver un hôtel et échoue à l’Hôtel de l’Espérance. La Géante lui fait apprendre le règlement avant de l’interroger. Elle lui confisque ses papiers puis lui attribue la chambre 14 qui se situe au neuvième étage.
Le petit-déjeuner tourne au cauchemar dans une salle un instant bondée de Touristes, puis vite l’instant d’après, où tous se bâfrent alors qu’il n’a droit qu’à deux biscottes et où il n’y a que des toilettes pour dames, dans lesquelles il utilise un distributeur de serviettes récalcitrant. Le Policier l’interroge dans un placard à balais pour ces déprédations et se trouve dans un sale état au moment où il peut enfin quitter l’Hôtel. Mais comment traverser la route ? Vide la veille au soir, un flot constant de véhicules la traverse désormais : il ne peut pas passer.
Dans cette Ville de plus en plus étrange, abandonnée par la logique et le bon sens, l’Enquêteur se demande s’il n’est pas tombé dans un nid de fous, s’il n’est pas mort ou victime d’une blague. Mais les mésaventures continuent, toutes plus grotesques les unes que les autres. Et l’Enquêteur se débat pour garder un semblant de raison. Les gens sont tous plus improbables les uns que les autres, les habitants semblent former une Foule lobotomisée et l’Enquêteur perd pied, incapable de faire son travail. Accablé, affamé, terrifié par la Ville, l’Enquêteur a perdu tous ses repères et ne sait à qui s’adresser car il n’y a pas d’êtres humains vers lesquels se tourner : les gens ne sont plus que des fonctions (Le Garde, le Policier, le Garçon…).
Ce qui suit est une interprétation possible, et dévoile la fin du roman.
Comme bien d’autres avant lui, l’Enquêteur finit enfermé dans un container. Les hommes sont prisonniers, enfermés, incapables de pousser le couvercle de la boîte dans laquelle la société les a enfermés. L’Enquêteur lui y parvient mais ça ne lui garantit pas le salut. Pour se sauver, il n’aurait qu’à répondre à une simple question du Fondateur (Dieu ?). Mais encore faudrait-il qu’il accepte de s’interroger. Or l’Enquêteur est lui aussi devenu une fonction, il n’a plus ni âme ni personnalité, il a été avalé comme les autres par la vie, la société moderne, le rien. A force de distributeurs automatiques et de boîtes vocales, l’humain a disparu.
Philippe Claudel nous emmène aux frontières de l’absurde pour dessiner le portrait, parfois drôle mais surtout oppressant, de notre société moderne où l’homme n’existe que par sa fonction (et donc par son travail) et où chacun se doit de rentrer dans le moule, de ne surtout pas s’interroger sous peine de sombrer dans la folie.
Je lis L’Enquête comme une fable sombre, comme une démonstration par l’absurde de l’aliénation de nos existences. Comme l’Enquêteur, on finit tous par faire comme les autres à un moment ou à un autre, par suivre la foule, par refuser de faire des vagues, par ne plus s’interroger sur les raisons de nos actes. Et comme l’Enquêteur, on finira enfermés dans un container de certitudes. Et quand on voudra en sortir, quand on en sortira peut-être, il sera trop tard, trop tard parce qu’on a toujours dit oui, trop tard parce qu’on ne saura plus poser les bonnes questions, parce qu’on refusera de les entendre.
Philippe Claudel sur Tête de lecture
L’Enquête
Philippe Claudel
Stock, septembre 2010
277 pages, 19€