
Le roman argentin oscille entre quatre thèmes plus au moins simultanément : la politique, la dictature, le polar et l’intellectualisme à tendance expérimentale ou philosophique. Grosso modo. Mais il y a aussi le grand n’importe quoi, l’azimuté, le réjouissant tendance incroyable. Carlos Salem en est un fier représentant, et même s’il vit depuis longtemps en Espagne, comme beaucoup d’auteurs latino-américains, la dose d’argentinité n’est pas négligeable dans ce roman.
Alors qu’il est en vacances à Marrakech, Octavio Rincon, le narrateur, perd enfin subitement sa femme d’une crise cardiaque pendant son sommeil. Après vingt-deux années de soumission et d’obéissance, Octavio se sent enfin pousser des ailes et devenir un homme. Il escamote le cadavre sous le lit et le voilà parti pour des vacances à son goût dans les tripots de la ville. Il rencontre Soldati, un Argentin qui vend des glaces dans le désert, avec lequel il fait la tournée des bars et qui vole la veste et le portefeuille d’un Colombien. Qui le prend très mal et les poursuit, avec ses sbires armés jusqu’aux dents. Les deux compères s’enfoncent dans l’Atlas pour semer leurs poursuivants et tombent sur une communauté hippie dominée par le bienveillant Charly. Qui s’avère en fait être Carlos Gardel, qui n’est pas mort en 1935 à Medellin comme chacun le croit, mais vit, toujours jeune, dans les montagnes. Ils vont devoir tous trois parcourir l’Atlas avec le Colombien à leurs trousses et en ne perdant pas de vue leurs objectifs : pour Gardel, tuer Julio Iglesias qui a osé enregistrer un disque de tango, pour Octavio, récupérer le cadavre de sa femme, quand même…
Autant dire que cette histoire est totalement invraisemblable, délirante et finalement plutôt drôle malgré la haute teneur en testostérone et en foot (tout ça se passe pendant le mondial). Les situations sont tellement énormes et caricaturales qu’on ne peut qu’en sourire. Ça m’a parfois fait penser aux films des années 70 avec Bertrand Blier, Jean Lefevre et consorts… Ça n’est pas forcément un compliment, mais il faut y ajouter des personnages bien plus profonds que dans ces comédies qui n’ont pas marqué l’histoire du cinéma. Le narrateur qui, passé quarante ans devient enfin un homme une fois sa femme trépassée (son sexe s’allonge démesurément, c’est très subtil comme image…) n’est pas extraordinairement profond au premier abord, mais il devient presque touchant dans ses rêveries nostalgiques et le ressassement de ses regrets ; Carlos Gardel a des airs de clown triste assez touchants.
Ce roman enchantera peut-être plus les lecteurs que les lectrices, mais c’est un grand plaisir de découvrir ce versant-là de la littérature argentine.
Carlos Salem sur Tête de lecture
Aller simple
Carlos Salem traduit de l’espagnol par Danielle Schramm
Moisson Rouge, 2009
ISBN : 978-2-914833-85-1 – 265 pages – 16 €
Camino de ida, parution en Espagne : 2007
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