Un petit boulot de Iain Levison

De nos jours dans le Wisconsin. Jake n’a plus rien depuis que l’usine locale a fermé : plus de boulot, plus de télé, plus de Kelly. Ne lui reste que ses dettes contractées auprès de Ken Gardocki, le bookmaker local. Et le téléphone qui permet à sa banque de le harceler pour ses découverts. Faudrait bien qu’il se trouve un petit boulot…

Alors quand Gardocki lui propose un petit boulot très bien rémunéré, il n’est pas en mesure de refuser. Il devra juste tuer madame Gardocki, ses dettes seront effacées et il aura même de quoi récupérer le câble et la télé. Une fois le contrat rempli, Jake se rend compte que c’est vraiment un boulot simple, sans grand danger et très lucratif. Avec cynisme et détachement, il va donc rempiler, non pour faire carrière, mais juste le temps d’amasser un petit pactole lui permettant de racheter une boutique avec son copain Tommy pour lequel il travaille dans une station service.

C’est l’humour noir qui domine Un petit boulot, premier roman de l’Américain d’origine écossaise Iain Levison. Jake a en tête des modèles de tueurs à gages vus dans des films et entend bien s’y conformer. Mais même la réalité des tueurs à gages ne ressemble pas à la fiction et il doit faire son deuil de l’imper, des lunettes noires et du silencieux. Lui ne sera jamais qu’un tueur à la petite semaine, devant se débrouiller avec son job et être plus malin que la police.

Le roman ne serait pas aussi bon s’il n’était que drôle. Il y a derrière ce scénario réjouissant une critique évidente de la société américaine contemporaine qui fabrique à la pelle des laissés-pour-compte du rêve américain. Il y a la façade, l’Amérique des brochures et des feuilletons dans lesquels tout le monde sourit et se comprend, et la réalité.

Comment ça a commencé cette différence entre la brochure et la réalité ? Les types qui l’ont écrite dans des bureaux n’ont jamais visité un de leurs magasins ? C’est peut-être seulement celui-là, dans cette ville naufragée, qui embarrasse l’empire de Gas’n’Go. Mais je ne pense pas. Je soupçonne l’Amérique tout entière d’être en train de sombrer, moralement et financièrement, pendant que des rédacteurs de brochures sont assis dans leur bureau qui donne sur des fleuves ou des vallées et s’amusent à prétendre qu’ils ne le voient pas.

C’est la fameuse fracture sociale dont on nous parle et que Levison choisit de ne pas traiter sur le ton alarmiste ou misérabiliste habituel. Il n’y a pas de quoi rire des victimes de la crise alors rions, pour conjurer le sort… La description que fait Jake de sa ville a de quoi plomber le moral, une ville fantôme devenue sale, vide, dangereuse, pas encore au fond du trou mais en bonne fois, une machine à fabriquer des désœuvrés, futurs délinquants, comme Jake en croise à Miami.

Je me rappelle que nous sommes vendredi après-midi, un jour de travail. C’est mon quartier dans dix ans. Pour ces gens-là, ne pas travailler est devenu un mode de vie. Certains pourraient peut-être faire un travail de nuit, de gardiennage ou de service d’étage dans les hôtels chic qui s’ouvrent sur la plage, mais c’est fini pour eux. Ils ne posséderont ni ne construiront jamais rien et ne quitteront pas la rue. Personne ne se donne plus la peine de leur mentir en leur disant qu’il y a un pays qui se soucie d’eux, ces mensonges auxquels j’ai tellement cru jusqu’à la fermeture de l’usine. Ces gens-là n’ont jamais eu d’usine où travailler, ils ne se sont jamais sentis en sécurité, pas un instant. Leur désenchantement est encore plus pur que le mien.

Que la société ne vienne donc pas se plaindre : elle a abandonné toute une catégorie de gens qui n’ont plus qu’a se débrouiller pour survivre et surtout, qui ne lui doivent plus rien. Iain Levison choisit de le dire sur un ton humoristique, mais l’Amérique devrait se méfier…

Chronique de l’adaptation de ce roman par Pascal Chaumeil avec Michel Blanc et Romain Duris

Iain Levison sur Tête de lecture

 

Un petit boulot

Iain Levison traduit de l’anglais par Franchita Gonzales Batle
Liana Levi, 2003
ISBN : 978-2-86746-336-X – 210 pages – 16 € (existe en poche)

Since the Layoffs, parution aux États-Unis : 2002





41 réponses à « Un petit boulot de Iain Levison »

    1. Sandrine
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