La leçon d'allemand de Siegfried Lenz

A vingt ans, Siggi Jepsen est enfermé dans une maison de redressement pour jeunes délinquants. Son professeur lui donne une rédaction à faire mais il rend copie blanche. Le sujet : les joies du devoir. Impossible pour le jeune homme de faire court, de résumer en une copie ce que le thème lui inspire car les souvenirs l’assaillent. Pour le punir, il est enfermé dans une cellule et sommé de faire son devoir. Il se prend au jeu et se met à remplir des dizaines de cahiers : plusieurs mois durant, il va raconter « les joies du devoir » telles que les concevait son père dix ans auparavant, alors qu’il était brigadier de police du Troisième Reich.

Tout commence en 1943 alors que le brigadier Jens Jepsen reçoit l’ordre d’empêcher le peintre Max Nansen, son ami de toujours qui lui a jadis sauvé la vie, de peindre. Puis il doit lui confisquer ses toiles. C’est un ordre, il l’exécute, pas de sentimentalisme en matière de devoir. Siggi lui, n’est qu’un enfant, il admire Nansen et cherche à protéger ses toiles de l’obéissance aveugle et forcenée de son père. Il les dissimule, puis les vole.

En racontant son enfance, Siggi explique peu à peu de quelle façon il a atterri en maison de redressement. Mais ça n’est pas tant ce qui compte dans ce roman au rythme très lent, dans lequel on suit l’évolution des personnages. L’affrontement principal est celui du père de Siggi et du peintre, et l’on se demande bien sûr jusqu’où le brigadier ira par devoir. Comme dans beaucoup de romans allemands de l’après-guerre, c’est la question de la responsabilité qui est au cœur de ce suspens : jusqu’où doit-on obéir aux ordres ? Peut-on désobéir au nom de l’amitié ? Le brigadier va jusqu’à livrer son fils aîné aux autorités car il s’est mutilé pour ne pas se battre. Il apparaît comme un fanatique, mais pas comme un forcené, le trait est beaucoup plus subtil. Il obéit parce qu’il croit en la patrie, comme beaucoup d’autres personnes à cette époque. Il est pour l’ordre et la discipline, et donc contre la rébellion de son fils et l’art « dégénéré » du peintre.

Ce qui frappe dans La leçon d’allemand, c’est que la guerre est très peu présente. Il n’est pas question de Hitler, le mot juif n’est jamais utilisé, seuls quelques avions traversent le ciel du Nord. Siegfried Lenz place ainsi son livre au-delà d’un contexte particulier pour lui donner une portée beaucoup plus générale : ce qui est en cause est l’obéissance aveugle à un régime oppressif et dictatorial quel qu’il soit.

Face à la bêtise, il y a l’enfant, pris entre un père qu’il ne comprend plus peu à peu et un peintre qu’il admire, figure idéale mais arrogante et autoritaire. C’est un esprit fragile et exalté qui fait des choix radicaux.

Les descriptions de Siegfried Lenz sont minutieuses, parfois trop et entrainent quelques longueurs. Cependant, il donne réellement vie aux paysages de la mer du Nord qu’il décrit comme autant de tableaux du grand peintre. Sa prose devient alors très poétique et fantasmagorique, la nature, comme les tableaux de Nansen, se peuple de créatures étranges et sauvages. Cet onirisme singulier frappe le jeune Siggi à tel point que le lecteur ne sait plus s’il décrit un tableau, regarde un paysage ou souffre d’hallucinations. L’écriture est en ça très habile, la rêverie du jeune Siggi rejoignant celle de Siggi enfermé et écrivant.

 

 
La leçon d’allemand

Siegfried Lenz traduit de l’allemand par Bernard Kreiss
Robert Laffon (Pavillons Poche), 2009
ISBN : 978-2-221-11293-9 – 571 pages – 10.90 €

Deutschstunde, parution en Allemagne : 1968





42 réponses à « La leçon d’allemand de Siegfried Lenz »

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