
Quelque part dans les Balkans, dans un pays ruiné par les guerres et séparé comme deux frères ennemis à l’issue de la dernière. Natalia, jeune femme médecin, passe la nouvelle frontière avec une collègue pour aller vacciner des enfants dans un orphelinat. C’est au cours de son voyage qu’elle apprend la mort de son grand-père bien aimé, médecin lui aussi, dont elle était très proche. Elle se rend à l’hôpital où il est mort pour récupérer ses affaires. Elle se souvient alors des histoires qu’il lui a racontées et de celles récoltées auprès des habitants du village. Ainsi comprend-on que la vie de cet homme s’est construite autour de deux «personnages» : l’homme-qui-ne-mourra-pas et la femme du tigre.
Enfant, le grand-père vivait dans le village retiré de Galina. C’est un jour durant la Seconde Guerre mondiale que les habitants virent arriver un tigre, échappé du zoo de la Ville à la faveur d’un bombardement. Son instinct le pousse vers le Nord. Mais il s’arrête à Galina où les habitants n’auront de cesse de le pourchasser. Pourtant la femme sourde muette de Luka le boucher, semble exercer sur lui une étrange attraction. L’enfant, fasciné par Le Livre de la jungle, défend la femme contre son mari violent. Et bientôt contre tous les habitants.
L’homme-qui-ne-mourra-pas est quant à lui une rencontre plus tardive. Le grand-père est déjà médecin quand ils se croisent pour la première fois. Ce dernier refuse de croire que l’excentrique vagabond est le neveu de la mort et qu’il lit le décès imminent des gens dans le marc de café. Il se refuse également à admettre son immortalité, même après lui avoir fait subir un séjour d’une nuit immergé dans un lac, des parpaings aux pieds.
Le tigre et l’homme-qui-ne-mourra-pas jalonnent donc la vie du grand-père. Ils plongent le lecteur dans un univers où le folklore se confond à l’histoire familiale. Téa Obreht, native de Belgrade, mêle l’histoire de la Yougoslavie, à un monde de légendes, de peurs et de superstitions. De très nombreux personnages aux destins contrariés s’animent et prennent vit sous sa plume alerte qui ne manque pas d’imagination. Le musicien devient boucher, le lettré chasseur d’ours, car vivre c’est toujours affronter la mort de ce côté-là de l’Europe.
Tendant un fil ininterrompu entre les générations, Téa Obreht décrit Natalia qui elle aussi risque sa vie en sautant sur un champ de mine. La violence et la mort règnent sur le pays, divisé ou pas. Le tigre serait-il un moyen de retour vers la liberté, l’animalité, la nature ? Les habitants de Galina, par peur, par superstition, n’ont jadis pas su le reconnaître (sauf les Innocents que sont la femme sourde muette et l’enfant). Alors quand le zoo de la Ville est à nouveau bombardé, le tigre ne se sauve pas. Mais il se mange lui-même les pattes. C’est une image terrible qui montre un pays se dévorant lui-même et incapable d’accéder à la liberté.
Pour engager le pays sur la voie de la modernité, incarnée par Natalia dans son rôle de médecin, il faut aussi que les habitants acceptent leur passé et leurs traditions. C’est pourquoi Natalia se joint aux gens venus creuser les vignes pour retrouver un cadavre enterré là douze ans auparavant, si mal enterré qu’il rend sa famille survivante malade. Natalia comprend que ce sont les croyances qui guériront les gens, non sa science.
Malgré les liens entre passé et présent, le lecteur est souvent ballotté entre irrationnel et désir d’interprétation. Bien des aspects relèvent du merveilleux. C’est un folklore qu’on imagine riche, à l’image des contes russes, drôle et truculent comme les récits d’Isaac Bashevis Singer. L’objectif est de dénoncer la guerre, surtout la guerre civile.
Quand un combat vise un objectif précis – se libérer d’un joug, défendre un innocent -, on peut espérer le mener à terme. Quand le combat consiste à démêler son identité – son nom, ses racines, son attachement à tel monument ou à tel événement -, il n’aboutit qu’à la haine et à la longue et lente avancée de ceux qui s’en nourrissent et qui en ont été gavés, délibérément, par leurs prédécesseurs.
La femme du tigre est le premier roman de Téa Obreht née en 1985. Il a remporté le Orange Price 2011, l’un des plus prestigieux prix littéraires du Royaume-Uni, décerné à une femme écrivain de langue anglaise. Il fait de la jeune femme la plus jeune lauréate de ce prix. Quelle aubaine pour la littérature américaine que cette jeune femme venue d’Europe avec un imaginaire nouveau. Elle raconte certes l’histoire d’un pays en particulier mais la guerre étant un fléau commun à toute l’humanité, il est aussi universel que le premier homme ayant levé la main sur son semblable est notre ancêtre. Et si elle utilise un folklore ancien, il nous semble neuf, ou au moins original, car peu exploité par les auteurs occidentaux.
Ce roman pourra sembler déconcertant, légèrement décousu. Mais il est avant tout foisonnant, débordant de personnages originaux et de récits dynamiques. Ils saisissent le lecteur et l’emporte très loin vers des pays mystérieux et fragiles. Là où flotte encore un parfum de magie.
La femme du tigre
Téa Obreht traduite de l’anglais par Marie Boudewyn
Calmann-Lévy, 2011
ISBN : 978-2-7021-4246-2 – 331 pages – 20.50 €
The Tiger’s Wife, parution aux Etats-Unis : 2011
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