Dormir avec ceux qu'on aime de Gilles Leroy

Les quelques mots doux et tendres qui composent le titre de ce « roman » m’ont fait l’effet d’une promesse. Entendre Gilles Leroy en parler a confirmé cette première impression de confession pudique d’un amour terminal. Et ce fut aussi beau que prévu, aussi sincère et émouvant. Quel besoin un auteur a-t-il de raconter sa vie, je ne l’ai jamais compris, mais que Gilles Leroy partage ainsi cette histoire triste et lumineuse, c’est une chance, celle d’une émotion partagée.

Parce qu’il a remporté le prix Goncourt en 2007 pour Alabama Song, Gilles Leroy parcourt le monde, de lectures en librairies, d’hôtels en ambassades. Ce livre est aussi le récit d’une tournée promotionnelle mondiale. Alors qu’il arrive à Bucarest, il tombe soudainement sous le charme de Marian, le jeune libraire qui l’accueille. C’est le coup de foudre qu’il reconnaît immédiatement comme le dernier amour. Marian a vingt-six ans, lui la cinquantaine. Au corps jeune et réjouissant, il oppose le sien, fatigué et lourd, trop vieux.

Tu ressembles aux premiers jours.
Dans les premiers jours, l’homme était comme toi gracile, fragile dans sa glaise mais déjà sculptée. L’argile à peine durcie, il se tenait prêt pour les luttes à venir. Je sens sous l’extrême douceur de tes gestes et de ta voix grave, je sens que le combat ne te ferait pas peur. Sans le cherche, tu l’accueillerais.
D’une chiquenaude, tu envoies dinguer ton mégot dans un vieux pot de zinc. Tu vises bien, la détente est sèche, précise. Et quand me jetteras-tu ?

Et pourtant il ne résiste pas, il s’offre sans limite au jeune homme qui s’offre à lui, sans penser à demain. Quelques jours incandescents passés ensemble, puis reprendre la route, la grande tournée mondiale. Comme tous les amoureux, il guette un message, un coup de téléphone ; il est jaloux. Il attend, imagine, invente : il se consume dans l’amer constat de ne pas être celui qu’il faut. Il aime et cet amour-là, Gilles Leroy nous le donne à entendre avec émotion et sincérité. Cette lucidité qui le fait regarder son corps comme celui d’un vieil homme, il la cultive comme un supplice afin de crever toute illusion : aucun avenir possible dans cet amour-là. Il ne vit pas pour autant l’instant, car son présent n’est fait que de voyages, toujours plus lointains, de Buenos Aires à Kiev : les kilomètres sont comme les années qui les séparent, insurmontables.

Alors que ce crépuscule amoureux torture l’écrivain, Marian connait le succès grâce à son groupe de rock. Il est en pleine ascension, de plus en plus occupé et pourtant semble-t-il toujours attentif à son amant voyageur. Mais plus il monte et plus il s’éloigne aux yeux de l’écrivain.

Malgré la nostalgie qui traverse Dormir avec ceux qu’on aime, l’amour qui semble encore habiter le narrateur au moment où il écrit irradie chaque page et en fait un texte quasi incandescent. L’écrivain est incapable de se laisser aimer, son âge l’obsède jusqu’au masochisme. Cette souffrance qu’il se fabrique en plus de celle engendrée par l’éloignement le torture même quand son jeune amant lui donne des preuves d’amour.

J’admire la façon dont Gilles Leroy a su transmettre ses sentiments sans pour autant en faire étalage. J’admire le cœur qui se dévoile sans se répandre, les mots qui témoignent sans expliciter.

Quiconque aura aimé sait ces choses-là entre mille : étreindre une main, c’est tout donner, d’un coup, sans prudence, sans contrat, sans rien. Tenir la main, tous les enfants le savent, n’est pas seulement s’accrocher au passage : tenir ta main, c’est tenir à toi, tenir de toi. Et plus je serre, plus j’entrecroise nos doigts, les entrelace, plus je te dis mon incommensurable besoin, un besoin tel que ta paume me renseigne sur toi. Sur ta paume, j’ai pu lire que tu étais quelqu’un de bien.

J’ai été touchée par la sincérité de ce texte. S’il ne l’est pas alors, Gilles Leroy est un très grand écrivain, très convaincant affabulateur. Dans l’un et l’autre cas je reste séduite par la tendresse, le désenchantement et la poésie qui traversent ce texte crépusculaire et intense.

Tu es une fiction.
Tu es une fiction.
Jusqu’à nouvel ordre.
Jusqu’au prochain signe.

 

Dormir avec ceux qu’on aime

Gilles Leroy
Mercure de France, 2012
ISBN : 978-2-7152-3213-6 – 187 pages – 17 €





26 réponses à « Dormir avec ceux qu’on aime de Gilles Leroy »

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