
Yulia a fait tout ce qu’elle a pu pour que son fils Hugo, onze ans, vive la guerre au mieux : des amis, un gâteau d’anniversaire, papa parti qui reviendra. Arrive pourtant le moment où Hugo doit partir lui aussi, quitter le ghetto pour la campagne, comme l’ont fait tous les autres enfants. Mais malgré le dévouement dont elle et son mari pharmacien ont toujours fait preuve envers la population, elle ne trouve personne pour accueillir Hugo. En désespoir de cause, c’est à son amie d’enfance Mariana qu’elle le confie, sans lui expliquer le métier qu’elle exerce. Métier qu’Aharon Appelfeld se garde bien d’expliciter.
Mais le lecteur comprend lui rapidement que Mariana est employée comme prostituée dans une maison close. Grâce à elle, Hugo n’a jamais faim, juste un peu froid les nuits d’hiver dans le réduit attenant à la chambre de la jeune femme. Il entend des bruits, sans les comprendre. Hugo passera presque deux ans caché, craignant d’être dénoncé par une autre prostituée, ou par Victoria la cuisinière qui lui semble hostile. Il vit dans la peur mais se berce de souvenirs à travers les visions de ses parents, ou des dialogues imaginaires, mais surtout grâce à l’amour de Mariana.
Plus qu’Hugo l’enfant juif caché, c’est Mariana qui occupe tout le roman d’Aharon Appelfeld. Cette femme alcoolique, lunatique, qui s’emporte souvent semble être une piètre mère de substitution au regard de Yulia, si bonne, douce et intelligente. Pourtant, Mariana est tout amour, un amour plus immédiat et démonstratif, mais respectueux de l’enfant de onze ans puis attentif au jeune homme de presque treize. Premier substitut maternel, premier amour au visage incestueux, premiers chagrins. Mariana est un beau personnage de femme maltraitée par la vie, dépossédée de son corps, contrainte d’assouvir des fantasmes contre lesquels elle se rebelle trop : elle doit se taire et se soumettre aux officiers allemands.
Mêlé au drame de l’enfant juif, celui de Mariana n’est pas moins injuste car au sortir de la guerre, elle sera jugée pour avoir couché avec l’ennemi. Les vies piétinées d’une femme et d’un enfant se rejoignent sous la botte des puissants, des hommes qui toujours oppriment et oppressent.
Ce roman infiniment triste est imprégné d’amour et de douceur, celle de l’enfance malgré tout, et de l’image maternelle. Aharon Appelfeld retrouve son regard d’enfant pour raconter la Shoah, la perte, la mort, mais aussi le destin de tous ceux qui ont eu à souffrir de la guerre. Dans une langue dépouillée aux phrases simples, il dit juste la tragédie d’être parfois au monde.
Aharon Appelfeld sur Tête de lecture
La chambre de Mariana
Aharon Appelfeld traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti
Points, 2009
ISBN : 978-2-7578-1513-7 – 308 pages – 7 €
Pirhe Ha’afela, parution en Israël : 2006
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