Hilarion de Christophe Estrada

Hilarion, l’énigme des fontaines mortes est un roman policier historique rien moins qu’excellent dont je n’ai entendu parler absolument nulle part. Je l’ai découvert car il a remporté le peu médiatique Prix du Roman Policier de la revue Historia en 2012. Si le chevalier Hilarion ne fait pas autant d’adeptes que son contemporain Nicolas Le Floch, la raison n’est à chercher que dans la grande exigence historique de l’auteur qui ne simplifie rien, dans la complexité et l’originalité de l’intrigue et dans son style, à cent lieues des clichés du genre.

Le jeune chevalier Hilarion arrive à Aix en octobre 1776. « Rejeton d’une des plus anciennes familles de Provence », il est d’autant plus respecté qu’il est envoyé par le jeune roi Louis XVI pour veiller à la restauration des Parlements et asseoir son autorité. Hilarion aura bien besoin de ce royal parrainage pour s’imposer face aux magistrats qui sont la justice. Car voilà qu’un jeune noble vient d’être retrouvé assassiné en pleine ville : sodomisé, étranglé et émasculé. Autant dire que le crime agite la ville entière. Le lieutenant criminel s’adjoint les services d’Hilarion qui n’hésite pas à remuer la fange, en se rendant par exemple à Toulon où il découvre que le mort et certains de ses amis avaient des relations contre-nature sur le port avec de jeunes prostitués. Et que l’un de ces gitons a été assassiné lors du précédent passage des jeunes aristocrates dans la ville portuaire. Bientôt, un deuxième fils de grande famille est retrouvé assassiné dans les mêmes conditions…

L’intrigue est on ne peut plus originale. Elle permet à l’auteur de fouiller au plus sombre des familles de la noblesse aixoise endeuillées, privées de leurs ultimes rejetons et condamnées à s’éteindre. Car c’est de ça qu’il s’agit : la fin de la noblesse, la fin inévitable car Hilarion, l’énigme des fontaines mortes souligne les travers dans lesquels elle est tombée, sa vanité, son honneur qui n’est plus que de façade, la corruption de ses mœurs. Les débauchés tiennent le haut du pavé et écrasent de leur morgue et de leur puissance tout ce qui n’appartient pas à leur caste ; ils se battent même entre eux, s’entretuant si besoin.

Sans qu’il ait besoin de le souligner à outrance, on comprend que l’auteur dépeint la noblesse de caste fermée, qui ignore les autres, bourgeois ou peuple, sauf s’ils lui sont utiles (pour porter un marquis dans la rue afin qu’il ne se salisse pas par exemple).

Un homme du peuple ne pèse rien. Il est à peine une ombre, une espèce que M. de Buffon aurait pu situer entre l’être humain et l’animal…

Pour ces gens-là, qui n’est pas noble n’existe pas. Et qui est noble est intouchable car la justice n’est faite que pour châtier les pauvres. Tous ces nobles magistrats ne se condamnent pas entre eux car il n’y a que Dieu pour les juger. D’ailleurs, un noble ne s’abaisserait pas à assassiner un de ses semblables, non ? Le meurtrier est nécessairement homme du peuple.
Portrait d’une noblesse décadente donc, qui n’a plus que quelques années pour profiter de ses privilèges.

Un atout à mettre au compte de Christophe Estrada : il n’utilise en rien l’habituel capital sympathie lié au héros. Le lecteur ne saura rien de cet Hilarion : ni qui il est ni d’où il vient ni ce qu’il a fait pour acquérir la confiance du roi. Il est certes plus intelligent que les autres, mais c’est là bien son seul charisme. Il porte perruque poudrée, passe une heure à sa toilette et cultive la susceptibilité de caste. Il demeure, à la fin du roman, aussi énigmatique que le suggère la couverture.
Ce qui captive ici, ce sont l’enquête et le contexte socio-historique. Les descriptions efficaces transportent le lecteur dans les rues sales et encombrées d’Aix ainsi que dans les salons de l’aristocratie locale. Il est plusieurs fois fait allusion à l’expulsion des Jésuites de France sous Louis XV : c’est au lecteur d’aller faire des recherches sur le sujet s’il n’est pas au fait, car rien n’est expliqué. L’auteur s’évite ainsi les longs tunnels explicatifs qui plombent souvent le roman historique. Cette absence d’explications ne nuit pas à l’intrigue qui se développe de façon dynamique grâce à des chapitres très courts (84 chapitres pour 430 pages) et un suspens entretenu jusqu’aux dernières pages.

La jeunesse d’Hilarion, le mystère entourant sa personne et sa grande sagacité pourraient faire de lui un enquêteur récurrent. Il faut donc qu’un grand nombre d’amateurs de roman policier historique le découvrent et l’apprécient, ce qui ne pourra manquer car Hilarion, l’énigme des fontaines mortes est un grand livre du genre.

Christophe Estrada sur Tête de lecture

 

Hilarion. L’énigme des fontaines mortes

Christophe Estrada
Actes Sud, 2012
ISBN : 978-2-330-00212-1 – 437 pages – 24 €





29 réponses à « Hilarion de Christophe Estrada »

    1. Sandrine
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  2. Theoma
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