
Pour finir sa carrière en beauté, Cassie Wright, star du porno, n’hésite pas : un gang bang géant avec six cents participants masculins et elle pour seule héroïne. Un défi, voire pire, un suicide par le sexe. Car qui pourrait survivre à une telle avalanche de mâles en rut ? Le lecteur peut-être, le lecteur assez curieux pour se dire qu’il doit y avoir autre chose que des membres dans Snuff de Chuck Palahniuk.
La narration déjà ne prend pas le chemin d’une description qui deviendrait rapidement lassante. Le lecteur suit depuis la salle d’attente, trois candidats masculins au grand show, d’abord désignés par leur seul numéro : le 72, le 137 et le 600. Première réussite : ils sont rapidement bien plus que ça.
Le 600, c’est Branch Bacardi, star du porno encore vert (pense-t-il), sur le retour (pense-t-on). Petit à petit, on comprend qu’il fut le premier amant de Cassie Wright, voire même celui qui l’a contrainte au porno. C’est lui qui l’a jadis mise enceinte de son unique enfant. Légende confirmée par le n°72, jeune homme d’une vingtaine d’années arrivé sur le casting un bouquet de fleurs à la main. C’est pour l’offrir à Cassie quand viendra son tour. Cassie, sa maman. Car il en est certain (comme beaucoup avant lui), il est ce fils que la star a dû abandonner en début de carrière. Pour l’honorer comme il se doit, il s’est beaucoup entraîné sur une poupée gonflable à l’effigie de la star. Le n°137 avale du viagra à tour de bras. Il se révèle rapidement être un homo plus ou moins refoulé qui fait du porno pour régler ses dettes.
On suit aussi Cassie avant cette ultime prestation, dans son entraînement intensif (rien n’est laissé au hasard). Mais aussi dans sa jeunesse qu’elle raconte à son assistante, Sheila
Derrière le gros éclat de rire qu’est ce livre de Chuck Palahniuk, se dessinent les portraits sombres de personnages paumés, blessés, instrumentalisés. Entre autres thèmes sous-jacents, celui de l’homme virilisé à outrance par une société qui se fonde sur des archétypes, est coriace. Des hommes réduits à leur sexe, c’est triste, il n’y a pas à dire. Le culte des apparences en prend un coup aussi et à travers lui toute l’industrie du corps. Implants, produits miracles, liposuccion, électrolyse, autobronzant… Autant de lamentables ersatz pour prolonger une jeunesse qui fait loi. Tout ça pour vautrer son corps sur d’autres le plus longtemps possible. Avec à la clé souffrance et destruction aussi bien physique que psychologique.
Là où on rit par contre franchement c’est dans la traduction des titres de films pornos. Claro le traducteur qui a dû bien s’amuser : « Qui veut la pine de Roger Rabbit ? », « Moby Nique », « Arrière-trains étroitement surveillés », « Tant qu’il y aura des zobs »? ça n’est pas bien fin, mais c’est drôle.
Qui d’autre que Chuck Palahniuk pouvait écrire un tel livre ? Roi de la provocation, il n’y va pas par quatre chemins pour décrire l’industrie du cinéma porno. Il fait rire et grincer des dents. L’humour n’est certes pas toujours du meilleur goût. Mais il sert aussi dans une certaine mesure à souligner le désespoir de l’homme moderne, réduit à ce qu’il a entre les jambes. Mais il l’a bien cherché.
Chuck Palahniuk sur Tête de lecture
Snuff
Chuck Palahniuk traduit de l’anglais (américain) par Claro
Sonatine, août 2012
210 pages, 16.50 €
Snuff, parution originale : 2008