
Les écrivains français s’intéressent à la Première Guerre mondiale. On peut ajouter sans se tromper de beaucoup « commémoration oblige »… Il semblerait cependant qu’ils ne privilégient pas la guerre elle-même, les tranchées, la boue. Après Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre et Veuve noire de Michel Quint, c’est l’après-guerre et ses rancœurs qu’a choisi Jean-Christophe Rufin dans Le collier rouge pour cette année du centenaire. Au-delà de descriptions déjà lues, c’est une période encore mal connue, propice aux bilans et aux remises en cause.
Le collier rouge est vendu entouré d’un bandeau bien dommageable. Une photo et le lecteur sait ou au moins se doute des raisons de l’emprisonnement de Jacques Morlac, alors que Jean-Christophe Rufin prend soin de ne les dévoiler qu’à la toute fin du roman.
Aux premières pages, le lecteur pénètre avec le commandant Lantier du Grez, juge militaire, dans la cellule d’un homme de vingt-huit ans au parcours militaire exemplaire : pour acte de bravoure sur le front d’Orient, il est décoré de la Légion d’honneur alors qu’il n’est que caporal. Son incarcération en 1919 semble dès lors étrange : qu’a fait ce héros de la Grande Guerre pour se retrouver enfermé, seul prisonnier dans cette ville du Bas Berry par un été caniculaire qui préférerait ne plus entendre parler de la guerre ?
Puisque comme le bavard bandeau, Le Figaro ne fait pas mystère de l’outrage qui valu à Morlac son emprisonnement, je révélerai donc que c’est pour avoir accroché au collier de son chien Guillaume ladite Légion d’honneur le jour du défilé du 14 juillet 1919 en déclarant : « Soldat Guillaume, au nom du Président de la République, je vous accueille dans l’ordre de l’ignominie qui récompense la violence aveugle, la soumission aux puissants et les instincts les plus bestiaux ».
L’anecdote est véridique et permet à Jean-Christophe Rufin d’aborder le thème du pacifisme chez ces soldats qui se sont tant battus. Il est aussi question de la Révolution russe et des espoirs qu’elle a fait naître dans les tranchées ; des anciens combattants qui ne sont plus poilus mais ne se laissent pas caresser pour autant dans le bon sens. C’est que ce Morlac n’est pas aimable, il ne regrette pas son geste et ne veut même pas affirmer qu’il aime son chien pour s’éviter le bagne. Pas plus qu’il ne veut avouer son amour pour Valentine, la mère de son fils, fille d’anarchiste à laquelle il doit ses convictions.
Entre idéologie politique et histoire d’amour, Le collier rouge est un bref roman qui convainc par la force de l’anecdote. Jean-Christophe Rufin est efficace quand il brosse le portrait de cette petite ville accablée de chaleur, et même dans les relations entre Lantier et le clébard mal fichu. Moins dans les relations humaines qui demeurent assez superficielles. On aurait envie de mieux connaître ces personnages, de savoir par exemple pourquoi Lantier décide de quitter l’armée, quelle fut la jeunesse parisienne de Valentine, et les convictions profondes de Morlac.
La situation politique de la France, l’état des campagnes après la guerre, les revendications sociales des anciens combattants : autant de sujets alors d’actualité qui ne sont pas abordés, ce qui place Le collier rouge dans une sorte d’intemporalité étrange. Seule compte l’anecdote, dépouillée. Jean-Christophe Rufin a choisi de ne pas pousser l’exploration psychologique, ce qui confère au roman un ton factuel ponctué çà et là de quelques percées poétiques.
Thématique Première Guerre mondiale et Jean-Christophe Rufin sur Tête de lecture
Le collier rouge
Jean Christophe Rufin
Gallimard, 2014
ISBN : 978-2-07-013797-8 – 155 pages – 15.90 €
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