
Jim Turner est amoureux de sa petite femme Marg, très amoureux. Pour elle, il a promis de se ranger, pour elle, il est devenu employé de nuit à vingt-cinq dollars la semaine (« et les insultes en prime ! ») dans la banlieue de Chicago. Hôtel Northland, douze heures par jour, sept jours sur sept. On est en 1928, à la veille de Noël quand débute Dark Hazard.
Il accepte bien des humiliations Jim pour plaire à sa douce, mais alors qu’il fait moins vingt dehors et que son patron le somme de mettre à la porte un client qui ne paie pas, il ne peut tout simplement pas faire ça. Il rencontre alors d’anciens amis, de ces amis que Marg n’aime pas, ceux avec lesquels il pariait, gagnait beaucoup puis perdait tout. Ils lui proposent la Californie, pour quatre fois son salaire d’employé : il s’agit de travailler dans un cynodrome.
Mais il était tout simplement pas fait pour travailler à la réception d’un hôtel ; il était incapable d’arborer sur commande un sourire aimable et de se plier à toutes les autres petites singeries recommandées par Mr Plummer.
Ce qu’il aime Jim, ce sont les courses de chevaux. Riche un jour, pauvre le lendemain, mais vivant. Il veut s’émouvoir, avoir peur, crier de joie, pleurer de faim, attendre des résultats, exulter, se maudire. Mais Marg ne veut pas de ça. Elle veut une paye qui rentre tous les mois, un mari qui ne boit ni ne joue. Elle veut un homme civilisé, pas un de ces sauvages sans foi ni loi d’avant le bon goût et les bonnes manières.
La civilisation avait adouci les hommes : ils avaient monté des affaires, étaient devenus employés ou intermédiaires, agents immobiliers ou banquiers, et le résultat de ces carrières insignifiantes avait été qu’ils avaient perdu petit à petit leurs prérogatives au point de se transformer en animaux de salon apprivoisés, et en plus, en moralistes et en réformateurs…
Jim est généreux : une partie de l’argent qu’il gagne sert à entretenir son bon-à-rien de beau-frère. Il est amoureux aussi, mais il est influençable. Face à ses anciens amis, il ne résiste pas longtemps. Voilà Jim et Marg en Californie, elle plutôt heureuse du changement, et lui qui prend goût aux courses de chiens. Et le voilà qui tombe quasi amoureux de Dark Hazard, un lévrier, un champion dans sa catégorie, il se prend à vouloir l’acheter, cinq mille dollars quand même…
Formidable histoire que celle de Jim Turner, un type comme les autres qui ne veut pas devenir comme les autres.
Plus une goutte d’un tel sang ne circulait dans les veines des arrière-arrière-petits-fils des pionniers ; ils avaient dégénéré, n’étaient plus que des hommes d’affaires de petite envergure, des directeurs d’école de catéchisme, des partisans de la prohibition, des organisateurs de campagnes anti-tabac, des politiciens réactionnaires et compagnie.
Qu’est devenu le rêve américain ?
Se crever au travail, être honnête et ponctuel, dire merci à la dame pour devenir quelqu’un d’important ? Jim est plutôt du genre à jeter l’argent par les fenêtres, « sans jamais s’inquiéter du lendemain, invariablement optimiste ». Alors Marg va partir, il va brûler sa vie puis la retrouver, penaud, faire coucouche-panier et ne pas tarder, encore à sentir l’appel de la vie. Cet appel, c’est Dark Hazard, un symbole de liberté, de lutte contre la médiocrité et l’embourgeoisement. Choisir Dark Hazard c’est envoyer valser le confort et le conformisme, c’est refuser de vivre la vie qu’on nous impose même au risque de devenir un paria. C’est la passion contre la raison. C’est ne pas entrer dans le moule de la société capitaliste et consumériste.
Un coup de cœur donc pour ce roman de William Riley Burnett, un très grand du roman noir américain, un roman qui date de 1933 et qu’on dirait écrit hier. Burnett scrute à la loupe son personnage, un type a priori comme les autres et pourtant tellement différent. Très loin d’être prévisibles, les personnages avancent tout en nuances, comme des êtres humains et non des archétypes de romans noirs. Jim est perdu dans la grande société capitaliste où il ne trouve pas sa place. Il ne rêve pas bien grand pourtant, mais la mesure n’est pas la sienne. Dans les Etats-Unis des années 30, il faut réussir et avoir de l’ambition. Et à l’exemple de Marg, si on croit pouvoir choisir, on est bien vite rattrapé par le milieu, la famille, les voisins.
Coup de cœur pour le roman, mais aussi pour cette belle réédition due aux éditions Folies d’Encre. Comment est-il possible qu’un texte comme celui-là n’ait été traduit qu’une seule fois en français en 1983 aux éditions de l’Ombre ? L’auteur du Petit César et de Quand la ville dort méritait largement un livre d’une belle facture comme celui-ci pour Dark Hazard (jaquette à rabats, cahiers cousus, papier épais), adapté au cinéma en 1934 par Alfred E. Green avec Edward G. Robinson dans le rôle de Jim Turner.
Dark Hazard
William Riley Burnett traduit de l’américain par Pierre Bondil
Folies d’encre, 2014
ISBN : 978-2-90-733773-1 – 348 pages – 22 €
Dark Hazard, parution aux Etats-Unis : 1933
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