L'Ange de charbon de Dominique Batraville

12 janvier 2010 : c’est le jour de l’Apocalypse pour Haïti qui tremble et s’écroule en quelques secondes. M’Badjo Baldini, « nègre errant d’origine italienne », scieur de bois, numismate et poète arpente la ville engloutie. Ce « philosophe des rues doublé d’un conteur-apothicaire errant » est aussi l’ange de charbon, celui qui dessine en noir faute de blanc le monde en ruine qui l’entoure.

Haïti ville-cimetière, « pareille à la capitale des morts-vivants ». Mort, souffrance et au-delà règnent en maîtres dans la ville du vaudou et des saints. M’Badjo Baldini dit Baldo parle, parle et parle encore en arpentant les ruines et les corps. Il invoque saints et saintes et de nombreux personnages bibliques. Il se fait « scribe des testaments nouveaux », nouveaux livres saints qui seraient écrits aux couleurs d’Haïti mais aussi dans son sang, celui du « Mardi de malheur, Mardi de merde, Mardi chien enragé, Mardi malchance, Mardi de con, Mardi bombe atomique, Mardi bordel de merde ».

Il faut donc une nouvelle langue pour ce nouveau livre saint, et celle de Dominique Batraville frappe par son exubérance. Elle mêle le macabre des corps qui souffrent à l’énergie vitale qui malgré tout résonne. Car le mot d’ordre est à la reconstruction. Sur la ville détruite il faut ériger une autre ville, en chasser la misère, la corruption. Inventer une nouvelle langue pour des jours nouveaux. Si l’Apocalypse du Mardi des douleurs apparait comme la conclusion évidente d’une lente désagrégation du pays (dictateurs, déforestations…), il y aura cependant un lendemain.

L’Ange de charbon se nourrit de très nombreuses références bibliques en relation au crime (Salomé) et à la destruction (Ninive, les plaies d’Egypte…). Il s’abreuve aussi au bouddhisme et au Coran comme si c’était plus la religiosité qui importait ici plutôt que n’importe quelle religion officielle. Tout ce qui célèbre les morts est bon à prendre. De même que tout ce qui paradoxalement célèbre le sexe et donc la vie. Car Baldo est un grand amant qui vit l’amour comme un cyclone.

Monsieur Richter, je dois te dire tout haut : Mec, t’es pas sérieux. Ce n’est pas ça la vie. Je viens de traverser le Champ-des-Prés, c’est chaos total ! Les meilleures filles de joie de la place des Pères de la Patrie sont fauchées. Toute une partie de ma jeunesse s’en est allée ! Caroline Victor, demoiselle de dix-huit ans qui m’avait donné en cadeau un jour de Saint-Valentin les œuvres complètes du poète Carl Brouard en marque de son amour pour moi, fidèle client, occupera toujours une place dans mes songes à venir. C’est comme si je venais de perdre une épouse, voire une sainte protectrice. Elle m’a appris beaucoup de la vie. Elle m’a offert des moments forts, avec elle, en elle, dans des eaux douces comme salées. Mesdames, messieurs, il n’est point facile d’oublier une juste port-au-princienne.

Un roman poétique et déroutant, dont l’exubérance traduit le chaos. A travers des visions fantasmagoriques Dominique Batraville écrit l’imaginaire dévasté d’une ville : ce Baldo insuffle son énergie vitale aux ruines, en les écrivant il les ressuscite car la parole est thérapie.

 

L’Ange de charbon

Dominique Batraville
Zulma, avril 2014
174 pages, 17€





4 réponses à « L’Ange de charbon de Dominique Batraville »

    1. Sandrine
  1. Benoit
    1. Sandrine

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