Quand les blogs littéraires sont apparus, puis se sont multipliés, beaucoup y ont vu d’une part une démocratisation de la critique littéraire et d’autre part une ouverture vers d’autres éditeurs, d’autres littératures. Enfin, on allait entendre parler d’autres livres que ceux chroniqués dans la presse ! Enfin d’autres auteurs que ceux qui passent à la télé !

Et c’est en partie vrai. Il y a de nombreux petits éditeurs dénicheurs de talents que j’ai découverts grâce à des blogueurs eux-mêmes curieux. C’est un plaisir de suivre leurs conseils et les petits sentiers aventureux loin des grandes autoroutes de l’industrie du livre.
Pourtant, en cette rentrée littéraire 2016 plus particulièrement, j’ai un net sentiment d’uniformisation. Ça a commencé par un, deux, trois billets de blogs sur Petit pays. Puis Une chanson douce, puis Police. Tous largement relayés dans les médias traditionnels.
Le 20 novembre dernier, j’ai fait un copié-collé à partir du site Babelio et de son opération « Et si on lisait ensemble« . Il s’agit de chroniquer toute la rentrée littéraire : belle idée.
On constate que les livres les plus chroniqués sur Babelio (et donc sur les blogs, même si tous les chroniqueurs de ce site communautaire ne sont pas tous blogueurs) sont ceux qui ont été le plus largement médiatisés en cette rentrée.
Serions-nous donc en train de reproduire à l’échelle des blogs, le moutonisme propre aux médias traditionnels ? Alors qu’on reproche (moi la première !) à François Busnel d’inviter dans son émission des auteurs qui ont déjà pignon sur rue, on reproduit dans ces espaces a priori libres et personnels le même mouvement qui nous pousse vers le connu, le confortable. Il me semble que la diversité de la blogosphère littéraire disparaît peu à peu.
Je vois deux raisons principales à cette uniformisation :
- Quelques blogueurs curieux d’actualité littéraire lisent dès leur sortie les titres que certains médias ont déjà désigné comme les favoris de la rentrée. Ils partagent leur enthousiasme (et publient même parfois leur chronique avant parution, pour être sûrs d’être les premiers sur le coup…), qui vient gonfler celui des journalistes qui lisent eux aussi ce qu’on leur a recommandé. Articles journalistiques et chroniques de blogs donnent envie aux blogueurs qui les lisent et voilà que la machine s’emballe sur quelques titres phares, les mêmes partout.
- Certains éditeurs envoient des services de presse à de nombreux blogueurs, en particulier au moment de la rentrée. Ceux-ci les chroniquent pendant qu’ils sont d’actualité d’où une impression d’avalanche de billets autour d’un même titre quand on suit beaucoup de blogs. On se souvient de l’opération En attendant Bojangles organisée pour la rentrée littéraire de janvier 2016 par les éditions Finitude : les médias traditionnels ET les blogueurs ayant largement été arrosés de services de presse, on n’a plus entendu parler que de ce feel good book savamment marketé. Pour ma part, au bout de quinze jours, je ne voulais plus croiser sa route…
Finalement, alors que le nombre de blogs littéraires ne cesse d’augmenter, l’éclectisme est en chute libre. Il reste bien sûr des blogs qui se moquent des prix, des saisons littéraires et de l’actualité. Il me semble cependant qu’ils sont rares (et donc précieux !). Je comprends tout à fait qu’on soit tenté de lire le roman dont tout le monde parle, c’est une bonne chose de se faire son propre avis. Mais systématiser la démarche m’ennuie.
Pour exprimer l’inverse de ce que je viens d’écrire (parce qu’il ne s’agit pas ici d’une analyse mais d’éléments de réflexion), on trouve peu sur les blogs d’auteurs représentatifs d’une autre tendance : les hyper médiatisés. De Guillaume Musso et Marc Levy d’un côté à Philippe Sollers et Christine Angot de l’autre, ils sont globalement peu présents. Les deux derniers ont depuis longtemps phagocyté les médias traditionnels : quel supplément littéraire ne parlerait pas du dernier Sollers ? A quelle émission de France Culture Christine Angot ne serait-elle pas invitée ? De même, quel programme télé n’aurait pas son encart pour le dernier Musso ? Chacun son bac à sable, son marketing institutionnalisé. Pourtant, ils n’envahissent pas les blogs littéraires. Trop élitistes pour les uns, trop populaires pour les autres ? Je ne sais mais je crois que le blogueur littéraire se situe au large centre d’une nébuleuse qui privilégie le romanesque traditionnel (dans la forme et le style) et les grands éditeurs.
On peut faire confiance à Albin Michel pour dénicher le prochain grand auteur américain qui fera l’unanimité ; à Gallmeister pour proposer le meilleur du nature writing ; à GalliGraSeuil pour formater le prochain prix Goncourt/Fémina ; à Actes Sud pour continuer à passer pour une petite maison d’édition provinciale. Et c’est bien ainsi. Ils font leur boulot, et le font bien. Pour la curiosité et l’audace à l’évidence, il faut souvent aller voir ailleurs.
Les blogs littéraires formaient jadis une gentille forêt où il faisait bon vagabonder (je vous parle là d’une époque qui remonte à huit ou dix ans) ; aujourd’hui, c’est une jungle. Qui nécessite une machette. La mienne élague pour se tracer un chemin vers ces blogs qui traitent d’autres livres (d’autres critères président également à cet élagage : exit les blogs qui chroniquent des livres avant leur publication, ceux qui plagient plus ou moins subtilement d’autres blogueurs ou les sites d’éditeurs, ceux qui n’autorisent pas les commentaires, ceux qui usent de gifs aussi animés qu’horripilants, ceux qui ne chroniquent que des nouveautés bankables. Oui, je suis intolérante).
Voilà qu’il reste quand même à ce jour 132 blogs dans le dossier « Blogs » de mon mon agrégateur de flux RSS. C’est beaucoup je crois, mais pas encore assez pour couvrir toute la rentrée. D’ailleurs, si vous êtes membres de Babelio (ce qui n’est pas mon cas car je ne souhaite pas que mon travail serve à enrichir d’autres que moi. Oui, je suis égoïste), le site signale que le défi rentrée littéraire n’est pas terminé : 30% des titres restent à chroniquer ! Et que vois-je en fin de liste, parmi les titres les moins chroniqués de la rentrée sur Babelio (une chronique chacun) : Le contortionniste de Craig Clevenger (Le Nouvel Attila) et Le testament du bonheur de Robert Colonna d’Istria (Le Rocher) ! Allons bon, je n’ai pas été assez persuasive, lisez ces livres, il se passe j’en suis sûre au moins autant de choses dans la tête de Daniel Fletcher alias Erik Bishop alias Steven Edward alias John Dolan Vincent que dans celle de la nounou de Leïla Slimani !
Ouvrons nos horizons de lecture, ils sont vastes et même infinis !
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