
Salpêtrière, femmes, Charcot sont des ingrédients romanesques attirants pour qui s’intéresse à la « folie » et aux premiers pas de la psychanalyse. Ils ont déjà été utilisés bien des fois avec plus ou moins de bonheur : on peut lire ici le peu convaincant Blanche et Marie du Suédois Per Olov Enquist jusqu’au très enthousiasmant L’Empreinte de l’homme de Sebastian Faulks. Avec Le Bal des folles, la jeune Victoria Mas innove en mettant en lumière un événement tout à fait particulier qui se déroulait chaque année à la grande époque de l’hypnose, à savoir la fin du XIXe siècle.
A la mi-carême, les internées de la Salpêtrière se préparaient pour un bal auquel le tout-Paris venait assister, espérant bien sûr voir quelques spectaculaires démonstrations d’hystérie féminine. On n’est pas loin du concept de zoo humain. Qu’en était-il pour Charcot, lui qui donnait des cours publics durant lesquels les femmes entraient en crise grâce à l’hypnose ? Le grand aliéniste avait sa cour, ce bal était-il son apothéose ?
Difficile à dire car au final, Le Bal des folles choisit la fiction. Victoria Mas imagine une Eugénie enfermée par son père car elle prétend voir des esprits. La jeune femme désespérée cherche de l’aide auprès de Geneviève, l’infirmière-intendante qui s’occupe du service de Charcot depuis de longues années. Eugénie essaie de faire admettre à la rationnelle Geneviève que sa sœur décédée veille sur elle. Traditionnelle lutte entre science et spiritisme. On imagine aisément ce qui en sortira.
Et c’est le problème de ce roman : tout est couru d’avance. Quand le lecteur rencontre Eugénie, elle est encore chez ses parents et on ne doute pas un instant de ce qui l’attend puisque parallèlement il est question du service de Charcot. Il est par ailleurs question d’une naïve Louise au destin tout aussi transparent. Le bal lui-même n’est qu’une toile de fond et le spiritisme, un prétexte (là encore, un énorme potentiel romanesque est laissé de côté). Dommage aussi que l’aspect médical et scientifique ne soit pas plus approfondi : quel était le but de Charcot et que cherchait-il à faire ? Que pensait-on à l’époque de ses travaux ? Autre regret : le bâtiment lui-même, lieu d’enfermement des femmes depuis déjà plusieurs siècles. Certes, un roman n’est pas un documentaire mais un contexte historique et social bien travaillé peut considérablement améliorer une histoire cousue de fil blanc.

Donc qui ignore les travaux de Charcot n’en saura guère plus, qui en sait quelque chose sera déçu. On pourrait s’intéresser à la dénonciation de la condition des femmes au XIXe siècle, en particulier leur enfermement abusif, l’autorité des hommes et l’absence de reconnaissance professionnelle mais là encore, rien de nouveau sous le soleil. Sans être indigne, le style n’ayant rien de remarquable, il ne reste plus grand-chose pour retenir l’attention. Le Bal des folles est un roman qui se lit facilement, sans doute trop : rien de surprenant ni dans l’intrigue ni dans les personnages et le contexte historique n’est qu’évoqué. On fera de ces aspects des avantages ou des inconvénients, selon ses attentes.
A lire l’indispensable critique de Michel Caire très documentée historiquement sur le site Histoire de la psychiatrie en France.
Le Bal des folles
Victoria Mas
Albin Michel, 2019
ISBN : 978-2-226-44210-9 – 250 pages – 18,90 €
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