
Les coups de foudre littéraires de jeunesse supportent-ils la relecture ? On sait qu’il est parfois (souvent ?) bon de ne pas relire ou revoir des œuvres qui ont enthousiasmé nos jeunes années tant on change, affinant nos goûts, précisant nos exigences. Avec Boris Vian, je ne risquais pas grand-chose : ses chansons me bercent depuis toujours, je les connais par coeur et en apprécie sans condition la langue, l’humour et l’interprétation. J’ai retenté L’Écume des jours avec plaisir mais L’Arrache-coeur était encore un cran au-dessus dans mon souvenir, en grande partie fantasmé comme je m’en suis rendu compte.
Pour moi L’Arrache-coeur c’était Joël, Noël et Citroën (les trumeaux qui volent), les chèvres qui font du stop et l’inventivité lexicale. Trente ans plus tard, ça n’a pas changé mais ces aspects sont surtout anecdotiques. Ce qui m’a avant tout frappée aujourd’hui c’est la noirceur de ce roman. Est-ce dû au confinement que nous vivons ? Pour moi L’Arrache-coeur est un roman de l’enfermement.
J’avais oublié (et ça, ça doit avoir du sens cher Jacquemort) la foire aux vieux où chacun peut acheter un ancêtre en plus ou moins bon état pour le maltraiter à sa guise : coups, humiliations, tous les sévices sont permis et les enfants s’en donnent à coeur joie ! Oubliés les petits apprentis martyrisés. Oubliés les chevaux qu’on crucifie dans la rue et les vaches dont on empale les têtes sur des piquets pour les exhiber. Oublié (comment est-ce possible?!) La Gloïre qu’on couvre d’injures, d’or et de merde pour vaquer la conscience tranquille.
Au village règnent la violence gratuite et l’égoïsme forcené. Nombreux sont les souffre-douleurs en l’absence totale de culpabilité. S’il en était, La Gloïre l’endosserait mais il en est peu car la religion, grande pourvoyeuse de mauvaise conscience et de bons sentiments, est représentée par un curé qui ne pense qu’à se donner en spectacle. Il ne reste donc que l’humain tout nu, sans désir de rédemption, et il n’est pas bien joli…
Clémentine pourrait incarner l’amour, mais elle est l’amour maternel nocif, destructeur pour elle comme pour ses enfants. Au nom de sa fonction de mère, elle est prête à tous les sacrifices et toutes les bassesses (comme leur lécher le cul). Pas besoin d’être le docteur Freud pour comprendre que ce cher Boris devait avoir des problèmes à régler avec une maman trop protectrice… Vian n’exagère pas : il prend au sens propre et au pied de la lettre le concept d’abnégation qui fait faire tout et n’importe quoi à ces parents qui se veulent exemplaires, conformes à un rôle. Car oui, il est sans cesse question de rôles dans L’Arrache-coeur, de ceux qu’on doit jouer pour survivre en société. Le rôle d’homme n’a rien à envier à celui de mère. Angel, le mari de Clémentine est chassé du lit conjugal (quand Jacquemort arrive, il était enfermé depuis deux mois dans un placard…) : il est celui qui à cause de sa lubricité a définitivement déformé la femme, l’a fait devenir mère. Il a joué son rôle, il peut partir. De même Jacquemort n’est pour les bonniches qu’il croise qu’un fornicateur. Il est autorisé à les besogner et à rien d’autre, surtout pas leur parler malgré l’envie qu’il en a. Pauvre homme réduit à son sexe… Il est aussi le larbin de Clémentine qui l’envoie régulièrement au village pour peaufiner sa mission d’enfermement.
Car l’amour maternel qui traduit le désir de n’être jamais seule, débouche sur la claustration. Pour combler son besoin d’amour, elle joue le rôle de mère idéale. Elle a chassé celui qui, selon Platon était sa part complémentaire, pour s’investir dans des enfants dont la fonction naturelle est de partir : mauvais choix, il va falloir les forcer à rester, les enfermer, les tenir loin du jardin qui pourrait être un paradis si elle ne s’employait à en détruire les plaisirs.
Le mari chassé, Jacquemort humilié, les trois enfants (des garçons) enfermés pour toujours : la domination féminine chez Boris Vian, ça ne rigole pas !
Le village délirant dans lequel atterrit le psychiatre n’est qu’un microcosme : Jacquemort est là comme ailleurs, sans avoir rien demandé et doit, comme vous et moi, s’accommoder de sa condition d’être humain. Enfermé dans son humaine condition, il ne peut que subir autrui, et gémir.
Lecture des plus pessimistes, mais Boris Vian est multiple. En cette année de centenaire de sa naissance, on découvrira ses multiples facettes sur le site qui lui est consacré.
Boris Vian sur Tête de lecture
L’Arrache-coeur
Boris Vian
Le Livre de Poche n°2398, 1990
ISBN : 2-253-00662-9 – 256 pages (1ere édition : 1953)
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