Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid

Le monstre de la mémoire se présente comme une lettre que le narrateur écrit au président de Yad Vashem, l’Institut international pour la mémoire de la Shoah pour lequel il travaille. Il raconte son parcours et comment il en est arrivé à commettre un acte de trop.

Au moment de débuter des études supérieures, le narrateur choisit le ministère des Affaires étrangères pour devenir diplomate. Il souhaite mener « une vie tranquille, tournée vers les époques anciennes dont les événements révolus n’éveillent plus aucune émotion chez quiconque » et surtout « garder [s]es distances avec les révoltes et les tragédies de [son] peuple ». Mais la diplomatie ne veut pas de lui et il se décide pour une thèse en histoire. Pas d’autres choix que de travailler sur la Shoah pour « devenir historien en Israël ». Son sujet : Étude comparative des méthodes d’extermination mises en œuvre dans les camps de la mort allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se met à lire beaucoup et bientôt il connaît sur le bout des doigts les techniques d’extermination utilisées dans chaque camp.

Parallèlement, il est engagé comme guide des camps de la mort pour Yad Vashem : il est enthousiaste. Pourtant, le directeur le prévient : ce poste nécessite une intense fréquentation des camps qui peut avoir des répercussions psychologiques graves. Mais il se sent fort, investi de la mission de transmettre la mémoire aux visiteurs, surtout adolescents. Car il fait visiter les camps implantés en Pologne aux élèves israéliens qui doivent faire ce voyage d’une semaine en Terminale.

Si au cours de son premier séjour seul en Pologne il connaît une sorte d’« extase intellectuelle », son moral est en berne après plusieurs voyages scolaires. Il répète sans cesse les mêmes choses à des groupes de lycéens, enveloppés dans leur drapeau et chantant l’hymne national parce qu’ils le doivent, mais qui à l’évidence préfèrent leurs portables. Certains estiment même que les chambres à gaz devraient resservir pour les Arabes ou que ces mous d’Ashkénazes n’ont eu que ce qu’ils méritaient. L’écart se creuse entre le narrateur et les jeunes, le malaise s’installe. Comment transmettre ? Pourquoi ? Il est las des mises en scène et des discours officiels.

Avez-vous, ne serait-ce qu’une fois, pris l’avion en pleine nuit avec ces adolescents, avez-vous roulé en car avec eux pendant sept ou huit heures, vous êtes-vous déjà évertué à leur expliquer et leur réexpliquer ce qui s’était passé ici et là, dans les forêts, les ghettos, les camps, avez-vous essayé de pénétrer derrière leurs visages, dans leurs pensées happées par les clignotements des téléphones portables, avez-vous tenté de rendre perceptible la mort, des nombres et des noms, les avez-vous vus vous suivre enveloppés de drapeaux d’Israël, chanter l’Ha Tikva devant les fours crématoires, réciter le kaddish sur le tapis de cendres, allumer des bougies en souvenir des enfants jetés dans les fosses, exécuter toutes sortes de rituels de leur cru et, bien sûr, s’efforcer de verser quelques larmes ?

Il est aussi sollicité comme conseiller historique par une entreprise de jeux vidéo : il s’agit de recréer un camp et pour ne pas faire d’erreurs, il leur faut un spécialiste qui connaisse les divers camps dans leurs moindres détails. Un jeu vidéo dans les camp de concentration… faut-il s’indigner, faut-il rire ? Faut-il y voir un moyen comme un autre de transmettre la mémoire des camps ?

Que dire des manifestations prévues pour le 75ème anniversaire de la conférence de Wansee ? Côté israélien, on envisage d’envoyer l’armée prendre d’assaut un camp de concentration. Un camp désert donc. A quoi servirait cette démonstration de force ? Le narrateur ne comprend pas mais sert là aussi de conseiller technique. Il explique au directeur de Yad Vashem ses constants efforts pour rester neutre, informatif, professionnel. Mais peu à peu, il dérape, il a des hallucinations et ses discours se font de plus en plus provocants.

Le narrateur dénonce la mémoire officielle de la Shoah. Il serait simple d’avoir d’un côté les méchants nazis et de l’autre les pauvres Juifs. Mais qu’en est-il des kapos, ces Juifs qui ont été des gardiens terribles pour leurs compatriotes ? Et les Polonais foncièrement antisémites car les Juifs sont tout ce qu’ils ne sont pas (propres, éduqués, sobres, parfois riches…) ? Et ces Allemands auxquels on a bien vite pardonné au nom de la réconciliation ? Ces questions qu’on ne pose pas amputent la mémoire et donc empêchent la totale compréhension de la Shoah. Mais pour autant, est-il possible de répondre à cette terrible question, qu’il ne cesse de poser : qu’aurions-nous fait à la place des Sonderkommandos ?

A force d’arpenter Sobibor, Majdanek, Belzec, Treblinka, Auschwitz, il devient un très bon guide, « un fidèle représentant de la mémoire » mais les jeunes et les enseignants ne comprennent pas son attitude provocante. Il dérange et va de plus en plus mal. Il est écarté des voyages scolaires. On lui demande d’accompagner des visites beaucoup plus courtes pour des touristes étrangers. C’est encore plus catastrophique car les gens visitent Auschwitz comme la Tour Eiffel.

Je suis allée en Pologne, à Cracovie. Là, il est possible pour les touristes d’opter pour le Auschwitz Tour : une navette vous y conduit puis vous ramène, un guide sur place déroule la visite. Sur le même principe organisationnel, j’ai plutôt opté pour les mines de sel de Wieliczka, superbes. Le Auschwitz Tour très peu pour moi, rien que le nom me fait encore frémir… Faire Auschwitz comme on fait Versailles ou le Puy du Fou, je trouve ça indécent. A mes yeux, ça relève du tourisme de l’horreur. Ceux qui y sont allés pensent peut-être autrement car vaste est la palette d’émotions qui guident une telle décision. C’est de ces émotions que le narrateur de ce roman souhaite se tenir à l’écart, pour mener une vie bien tranquille. Mais malgré sa froideur et un manque d’empathie évident, il est rattrapé par son humanité, par la part de lui-même morte dans les camps.

Entre l’horreur brute des faits qu’il connaît par coeur et les gens auxquels le narrateur s’adresse, il y a le temps. La mémoire lutte contre l’oubli né du temps toujours plus long entre la Shoah et nous. Si tout le monde s’accorde sur le nécessaire devoir de mémoire, qu’en est-il en pratique ? De quelle mémoire s’agit-il ? De quoi se souvient-on et comment ? Si ces questions ne sont pas nouvelles, elles sont omniprésentes parmi les historiens et tous ceux chargés de transmettre l’Histoire tragique de la Shoah. Yishaï Sarid les met en fiction de façon intéressante à travers son personnage de jeune historien qui malgré ses affirmations se laisse dévorer par le monstre de la mémoire.

Lire le début du roman.

 

Le monstre de la mémoire

Yishaï Sarid traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
Actes Sud, 2020
ISBN : 978-2-330-13170-8 – 160 pages – 18,50 €





17 réponses à « Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid »

  1. keisha
    1. Sandrine
  2. keisha
  3. Hedwige
    1. Sandrine
      1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  4. nathalie
    1. Sandrine

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