
Il existe un monde dont vous n’avez peut-être pas idée. Ou peut-être que si. Un monde où les papas et les mamans aiment de tout leur coeur leurs gentils enfants et leur offrent tout ce qu’ils veulent. Où tous leurs désirs, uniquement matériels, sont assouvis : des jouets par dizaines, des vêtements neufs (uniquement de marques), de la nourriture comme ils aiment, une maman toujours souriante et disponible, des parcs de loisirs. Un monde où les enfants sont rois.
Et vous, oui vous, pouvez y avoir accès. Il vous suffit de visionner quelques vidéos d’une chaîne Youtube ou d’un compte Instagram mettant en scène le quotidien d’un enfant. Delphine de Vigan imagine celui de Kimmy, six ans et Sammy, huit ans filmés quotidiennement par leur mère, Mélanie Claux. Elle-même est une frustrée de la télé-réalité. Bercée par le Loft, elle a participé à un épisode d’une série du même genre avant d’en être exclue et de sombrer dans l’oubli dont elle n’est en fait jamais sortie. Au lieu de lui servir de leçon, cet échec l’a poussée à vivre le succès médiatique à travers ses enfants.
Elle les filme toute la journée, plaçant des produits qui lui rapporte de l’argent, beaucoup d’argent. Les spectateurs pensent regarder une famille sans fard ni trucage alors que tout est mis en scène dans ses moindres détails. En particulier les enfants toujours souriants, gais, adorables alors qu’on les manipule dès leur plus jeune âge. Comment vont-ils ? Toujours très bien !!!! Sont-ils contents de participer à un ixième challenge à la con ? Ouiiiii, ils sont super contents !!! Heureux ils sont car ils ont les meilleurs parents du monde : ceux qui comblent tous leurs désirs, achètent tout ce qu’ils veulent aussitôt qu’ils en ont envie.
Mélanie leur fait croire que c’est la vie. Mais la vie, la vraie, ils l’affrontent à l’école où les choses sont bien plus difficiles. Ces enfants stars dont les vidéos sont vues des millions de fois, sont aimés, adulés, idéalisés mais aussi moqués et détestés.
Et un jour, Kimmy disparaît au cours d’une partie de cache-cache. Pas de rançon dans un premier temps puis un ongle arrive par La Poste. Mélanie ne comprend pas, elle ne comprend d’ailleurs pas grand-chose, enfermée dans la bêtise médiatique depuis toujours. On plaint l’enfant, pas cette mère complètement mythomane qui croit au monde d’illusions qu’elle s’est créé. Elle est proprement décervelée, incapable de réfléchir en dehors de sa bulle.
Par contre, on comprend que la gestion d’une chaîne Youtube est un travail à part entière qui peut rapporter énormément d’argent. Alors que les enfants renvoient l’image d’un quotidien idéal, ils sont en fait instrumentalisés, dressés, calibrés pour rapporter de l’argent. Le nez collé sur le compteur de vues et de like, la mère est le grand ordonnateur de cette manipulation.
Face à elle, Clara Roussel mène l’enquête. Elle est son opposée totale : intelligente, célibataire, hermétique aux médias et à Internet.
Ce duo très binaire est un point faible du roman de Delphine de Vigan qui en compte d’autres. Pour faire court, Les enfants sont rois vaut avant tout pour son aspect documentaire. Si comme moi vous ne connaissez pas ce monde des enfants youtubeurs alors vous apprendrez beaucoup.
L’auteure choisit de ne pas juger la mère : elle met Mélanie en scène, décrit ses aspirations, sa frustration, la montée en puissance de sa chaîne « Happy Récré ». Mélanie évoque sans cesse « l’amour » que les fans portent à Kimmy et Sammy. Sans pluie de paillettes et avalanches de coeur, elle n’est plus rien. Elle assouvit enfin à travers la mise en scène de ses enfants à l’écran l’immense besoin de reconnaissance que la vie ne peut lui apporter. Qui en effet pourrait s’intéresser à une femme dont le seul horizon est Les anges de la télé-réalité ? Un homme dont l’horizon est Koh Lanta, peut-être…
Delphine de Vigan décrit sans juger, ce qui est intéressant mais n’empêche pas le lecteur de le faire. Pour ma part, je m’interroge. Je pense que la bêtise n’est pas une obligation, que chacun a les moyens de choisir une autre voie. Mais en lisant ce roman, on comprend que des individus grandissent dans un bain d’idiotie permanente. Qu’ils ne connaissent rien d’autre, ne voient rien d’autre, n’imaginent rien d’autre. Cette illusion de bonheur consumériste dès l’enfance est leur seul horizon. Ont-ils les moyens intellectuels de le dépasser ? Probablement pas. Faut-il les plaindre ? J’ai du mal… De même, peut-on compatir quand ceux qui se sont exhibés sur les écrans pendant des années se plaignent d’être harcelés dans la rue ? On plaint les enfants, victimes de leurs avides parents (que leur avidité soit financière, médiatique ou autre), c’est tout.
D’un point de vue littéraire, le style de Delphine de Vigan n’a pas beaucoup d’intérêt. Le choix d’une écriture essentiellement factuelle est parfois lassant. L’intrigue traîne un peu en longueur même si sa résolution arrive quatre-vingts pages avant la fin. L’auteure choisit en effet de se projeter dix ans après les faits dans la dernière partie, sur le mode « que sont-ils devenus ? ». C’est assez artificiel car tout ressemble à un condensé de romans d’anticipation à court terme. Société de surveillance, réseaux omniprésents et population zombifiée. Sauf bien sûr ceux qui comme Clara Roussel se sont détournés depuis longtemps des écrans et ont ainsi sauvegardé leur santé mentale. Je ne suis pas contre cet évident constat mais je trouve que Les enfants sont rois manque de nuance tant dans le fond que dans la forme.
Delphine de Vigan sur Tête de lecture
Les enfants sont rois
Delphine de Vigan
Gallimard, 2012
ISBN : 978-2-07-291581-9 – 347 pages – 20 €
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