La vengeance m’appartient de Marie Ndiaye

Je referme ce roman de Marie NDiaye et viens donc de passer 230 pages aux côtés de Me Susane, avocate à Bordeaux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le roman n’est pas terminé une fois tournée la dernière page. Mais qui donc est Me Susane ? Que lui est-il arrivé ?

Tout commence simplement. Me Suzane, la quarantaine, s’est mise à son compte depuis peu. Loin d’être un ténor du barreau, elle ne s’occupe que de quelques cas de peu d’envergure. Aussi est-elle très surprise quand Gilles Principaux lui demande de défendre sa femme. Les médias ne parlent que d’elle qui a tué ses trois jeunes enfants en les noyant dans la baignoire. Me Suzane se demande pourquoi ce mari qui affirme aimer sa femme engage une avocate aussi insignifiante qu’elle pour la défendre ?

Mais ce n’est pas la question qui va obséder Me Suzane. Depuis qu’il est entré dans son bureau, elle est certaine d’avoir reconnu en Gilles Principaux un jeune homme rencontré quelques trente années plus tôt. Elle fouille dès lors sa mémoire pour reconstituer une scène qu’on imagine fondatrice de sa personnalité mais dont il manque des pièces. Elle ne se souvient quasi de rien mais elle sait que Gilles principaux, âgé de 14 ans alors qu’elle en avait 10 l’a révélée à elle-même.

La scène se passait chez des employeurs occasionnels de sa mère pour une séance de repassage. Éblouissement devant la belle maison bourgeoise. Mme Suzane, fort bien accueillie par la maîtresse de maison s’active mais sa petite qu’elle a dû emmener avec elle s’ennuie. Va donc t’amuser avec Gilles ma chérie… Et la petite entre dans la chambre du jeune garçon.

Me Suzane harcèle sa mère pour qu’elle se souvienne du nom de ses employeurs d’un jour. Mais la mère rechigne, refuse, répond tout en ne répondant pas, tandis que le père récrimine et refuse de se rappeler ce funeste épisode. Alors qu’elle s’entendait bien avec ses parents, ils finissent par se brouiller.

Me Suzane emploie chez elle une femme de ménage prénommée Sharon. Mauricienne, elle est en situation illégale et Me Suzane s’occupe activement de régulariser ses papiers. C’est d’ailleurs par bonté et solidarité qu’elle emploie Sharon car son appartement de 40 m² n’a pas besoin d’être quotidiennement nettoyé. Bizarrement, Sharon semble rechigner à donner les documents qui débloqueraient la procédure. Elle semble d’ailleurs tout faire pour laisser une distance entre elle et son employeuse. Elle ne lui confie rien de sa vie et l’ignore quand elle la croise en ville.

C’est pourtant Sharon qui va garder la petite Lila, la fille de Rudy, l’ancien petite ami de Me Suzane. M. et Mme Suzane considèrent que Lila est la fille de Me Suzane malgré ses dénégations.

Plus on avance dans la lecture de La vengeance m’appartient, plus la personnalité de Me Suzane se trouble. Peut-on se fier à ses souvenirs à ses impressions ? Est-elle vraiment fiable ? A-t-elle donné ses clefs à Rudy ou celui-ci les lui a-t-il volées et essaie-t-il de lui faire croire qu’elle a oublié ? Est-elle vraiment tombée sur le trottoir, s’est-elle fendu le crâne ? Mais alors pourquoi certains de ses interlocuteurs semblent-ils ne pas s’en apercevoir ? Pourquoi Sharon lui témoigne-t-elle tant d’hostilité alors qu’elle fait tout pour l’aider ?

Les pages tournent et les questions s’accumulent. On a hâte d’être aux dernières pages afin de savoir ce qui est arrivé jadis à Me Suzane, si oui ou non ce Gilles principaux est bien celui qu’elle a connu à dix ans. Parce qu’à la fin des livres, les romanciers donnent les réponses aux questions qu’ils ont suscitées, n’est-ce pas ?

Eh bien non. C’est sans doute un peu divulgâcher que de le dire mais c’est peut-être aussi éviter une déception à tous ceux qui n’aiment que les fins traditionnelles et sans ambiguïtés. Le lecteur plus perdu à la fin qu’au début du roman s’interroge alors sur les intentions de la romancière. Je pense qu’elle peint des personnages, des femmes, qui ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être. Sharon n’est pas la pauvre petite femme de ménage sans papier obéissante. Marlyne Principaux, la triple infanticide, n’est pas la bonne épouse et la mère exemplaire qu’elle a l’air d’être. Elle joue un rôle, elle est la femme de, elle est contrainte. Quant à Me Suzane dont on ne connaîtra jamais le prénom, elle s’est elle-même forgée un personnage pour échapper à un épisode traumatique. Ou pas. C’est mon interprétation de l’histoire elle-même. Qui peut-être n’est pas si importante au regard de la mise en scène de la mémoire troublée, du passé refoulé.

Signalons enfin que Marie Ndiaye parvient à tenir en haleine le lecteur qui tourne et tourne les pages, s’enfonce plus encore dans les dédales d’un esprit insaisissable et cherche à comprendre. La répétition de scènes est intrigante, le flou autour des personnages et des situations finit par installer une sorte d’inquiétude diffuse qui alimente cette envie d’en savoir plus.

Lire La vengeance m’appartient est une expérience intéressante qui a défaut de livrer toutes les clefs nécessaires à sa parfaite compréhension permet au lecteur de s’interroger sur ce qu’il attend d’un roman.

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La vengeance m’appartient

Marie Ndiaye
Gallimard, 2021
ISBN : 978-2-07-284194-1 – 231 pages – 19,50 €

19 réflexions sur “La vengeance m’appartient de Marie Ndiaye

  1. Très intéressant. En revanche, je ne suis pas certaine que ce roman soit fait pour moi (il faut accepter comme tu dis de ne pas avoir toutes les clés). J’aime beaucoup le terme « divulgâcher », bien plus joli que « Spoiler ».

    1. Juste un peu, pas tant que ça… ce billet est assez long car j’essaie de présenter tous les personnages et comme ils n’ont a priori pas grand-chose à voir les uns avec les autres, c’est un peu laborieux…

  2. moi je commence toujours les livres par la fin car je déteste le suspens donc peut-être que j’apprécierai ce livre, on ne sait jamais

  3. Je n’aime pas du tout être laissée dans le brouillard à la fin d’un livre .. même si on ne sait pas tout, il m’en faut quand même un minimum. Ce roman n’est pas pour moi, c’est dommage parce que ce que tu en dis est prenant.

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