Khomeiny, Sade et moi d’Abnousse Shalmani

C’est l’histoire d’une petite fille de six ans qui tout à coup devient femme. Une petite fille comme les autres qui comme toutes les femmes doit du jour au lendemain porter le voile pour ne pas tenter les hommes. A six ans… elle s’appelle Abnousse, elle vit à Téhéran où elle est née et elle est encore laide, ce qui ne va pas durer comme on peut le constater sur la couverture. Mais Abnousse ne veut pas se soumettre et à l’école elle choisit de montrer non seulement ses cheveux mais aussi son cul : elle traverse la cour de récréation complètement nue. Convocation des parents qui ne savent pas que ce n’est qu’un début : cette fille-là n’a pas fini de leur en faire voir !

Heureusement son père, surnommé Haute Tolérance, n’est pas dans le camp des barbus : il est athée comme l’était son père et en Iran, il fait figure d’excentrique. La petite n’est donc pas bercée par la parole de Dieu et mieux encore, son père lui apprend le français avec Les Misérables. Puis il lui met Zola entre les mains à douze ans. Ils vivent alors déjà en France, mais deux réunions de famille sont nécessaires pour faire comprendre à tous que Zola ne va pas tuer la femme en elle. Son père et son grand-père étaient de grands lecteurs et c’est sans doute grâce à eux qu’elle a pu dire non et faire de sa vie un combat :

Je combats une série de préjugés qui emprisonnent la femme sous le voile qui n’est que la partie visible de sa prison intérieure. Je combats les barbus et les corbeaux qui voient dans toutes les petites filles des femmes dangereuses en puissance. Je combats ce qui soumet la femme – et l’homme – à la dictature de l’oeil. […] Je ne combats ni des hommes ni des femmes mais des concepts, la tradition malsaine et la violence du préjugé.

Ce combat est quotidien. Il concerne ses amis, ses amours, ses professeurs, sa famille. Cette femme est un volcan qui gronde sans cesse et entre en éruption dès qu’une phrase, une attitude, un fait divers heurte ses convictions. A lire c’est plaisant, mais au quotidien, ça doit être lassant. Pourtant, on ne peut qu’admirer son intégrité et la force de ses convictions.

Elle a huit ans en 1985 quand elle arrive en France avec ses parents. Elle pense qu’elle ne verra plus jamais de femme voilée, que personne ne lui en voudra d’être une femme à Paris. Elle déchante vite. Elle constate qu’en France, certaines femmes choisissent de porter le voile, mais ne peut le comprendre. Alors elle couvre les murs de sa chambre de corps de femmes peu vêtues, Madonna en tête et se prend d’admiration pour les courtisanes des temps jadis.

Ces femmes-là ne sont pas de vulgaires putes. Elles ne sont même pas intéressantes pour leur beauté légendaire. Elles ont survécu malgré tout au temps, car elles sont les étapes indispensables vers l’indépendance des femmes. La nudité ne suffit pas. Si Phryné n’avait été qu’un corps, aussi parfait soit-il, elle n’aurait certainement pas été sauvée par lui. Elle avait autre chose, une culture, une intelligence et la certitude d’être aussi peu coupable qu’un homme peut l’être, et c’est cela qui l’a sauvée de la mort. Phryné s’estimait l’égale de l’homme.

Elle lit beaucoup mais ne trouve pas dans la littérature française d’héroïnes auxquelles s’identifier : comment envier Thérèse Raquin, Fantine ou Emma Bovary ? Etre Julien Sorel, Lucien de Rubempré ou Jean Valjean est bien plus excitant. Mais bien sûr, la littérature classique a été écrite par des hommes… alors ? Alors Abnousse découvre la Merteuil, Pierre Louÿs puis la littérature libertine du XVIIIe siècle.

La littérature libertine, c’est dédramatiser le religieux, c’est dédramatiser le corps des femmes, c’est rendre le sourire au politique, c’est s’asseoir ensemble pour écrire un avenir sans ségrégation, sans restreindre la liberté d’expression ou d’insulte, sans délimiter le savoir, sans attacher la queue religieuse au corps social.

Et puis Sade, Donatien Alphonse François et c’est un choc. Il laisse loin derrière lui l’aimable littérature libertine. C’est cru et violent.

La première fois que j’ai ouvert un livre de Sade, mon univers si ouaté a explosé, mes certitudes ont fondu, j’étais redevenue vierge de tout savoir. C’est peut-être là le plus grand talent de Sade : il sape tout. Après lui, la terre est carbonisée, les fleurs fanées, le bon goût pulvérisé.

Mais quand elle lit « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », elle sait qu’elle a trouvé son homme. La religion catholique que déteste Sade, c’est l’islam politique des barbus qu’elle combat. Sade écrit :

Cessons de croire que la religion puisse être utile à l’homme. Ayons de bonnes lois et nous saurons nous passer de religion.

Sade donne les mêmes droits aux hommes et aux femmes, il piétine la bienséance et les hiérarchies sociales. Et Sade lui donne le courage de parler. Sa franchise et son goût de la provocation sont pleinement justifiés : elle va continuer à « remuer, penser à côté, bouleverser ». Elle lit Sade tous les jours, comme une drogue.

Après la honte et le dépassement de la honte, est venu le militantisme. Je ne me cachais plus et je pense avoir gardé dans mon sac des romans de Sade comme des talismans.

Comme Sade, Abnousse Shalmani ne renonce à rien.

Mais Sade n’arrive que page 200. Le récit que fait Abnousse Shalmani n’est pas chronologique et revient sans cesse d’une période à l’autre. Elle est une enfant puis une adolescente à part, qui s’ennuie beaucoup car elle n’est pas comme les autres filles. Elle a une conscience politique que les autres n’ont pas. Ses amis croient la connaître mais elle est toujours inattendue. Les Français ne comprennent pas qu’elle soit contre le voile, qu’elle n’envisage pas avec joie les printemps arabes ou qu’elle exulte à l’idée de pouvoir enfin voter.

Abnousse Shalmani aime la France, avec la force de quelqu’un qui est devenue française, elle l’aime malgré tout. Malgré ses intégristes, malgré ses racistes, malgré la paresse intellectuelle qui anesthésie la population. Parce que la France c’est certes Emile Zola mais c’est aussi :

un certain nombre de programmes télévisés comme « La Classe » et « Collaricocoshow » qui furent de vrais chocs culturels. Je partageais la consternation de ma famille devant cet humour français dit populaire.

Khomeiny, Sade et moi est un texte stimulant et intelligent. Il ouvre le regard et donne à réfléchir.

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Khomeiny, Sade et moi

Abnousse Shalmani
Grasset, 2014
ISBN : 978-2-246-85207-0 – 330 pages – 20 €

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18 réflexions sur “Khomeiny, Sade et moi d’Abnousse Shalmani

  1. Cette Abnousse Shalmani m’a l’air bien sympathique, on dirait que l’association de la tolérance et de la curiosité paternelles et d’une personnalité bien trempée a créé quelque chose d’explosif !

  2. Voilà un texte qui semble en effet stimulant! J’ai vu cette dame plusieurs fois dans des émissions, et son propos était toujours clair, pédagogique avec souvent beaucoup d’humour. Je m’étais noté de lire Les exilés meurent aussi d’amour. Tu l’as lu?

  3. Ah oui quand on imagine que tous les français passent leurs loisirs à lire Zola ou Proust on doit être déçu parfois ! mais certainement pour elle le pire ce sont ces femmes qui réclament le voile . J’admire cette écrivine je ne sais pas si je lirai son livre. (question de temps)

    1. On peut dire qu’il y a un certain décalage en effet entre ce qu’on imagine de la France et surtout des Français.e.s à l’étranger et la réalité sur place. Le passé brille encore mais voilà un bout de temps que le soleil s’est couché…

  4. Il faisait partie de mes projets de lecture à sa parution, et puis le temps est passé, avec ses autres tentations.^^ Merci pour le rappel.

  5. Elle pourrait beaucoup me plaire cette fille et cette femme là ! Je note et je comprends ses étonnements devant le Collaricocoshow qui me rendait dingue ! que l’on ne vienne pas me dire que c’était l’époque, ce n’est pas vrai. A l’époque c’était déjà insupportable.

    1. J’y pense encore… en rédigeant cette chronique, j’ai au départ écrit un paragraphe sur cette émission insupportable que regardaient mes parents, avec mes grands-mères, moi, ma soeur dans la pièce, tous comme des cons devant la télé… personne ne bronchait, c’est comme un cauchemar… j’ai supprimé car ce n’est pas le sujet de cette chronique…

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