
Voilà le film tant attendu, l’adaptation de la bande dessinée Algues vertes, l’histoire interdite qui a fâché tant de monde ici, dans le Trégor. Il ne sortira en salles que le 12 juillet mais Pierre Jolivet, le réalisateur, a tenu à faire le tour de la Bretagne pour une série d’avant-premières. J’ai réservé mon billet une semaine à l’avance et j’ai plus que bien fait puisqu’il y avait foule dans le petit cinéma de Plestin (commune limitrophe de la mienne) : beaucoup n’ont pas pu entrer et certains étaient assis sur des chaises en plastique. Une discussion après projection avec Pierre Jolivet a permis aux spectateurs d’en apprendre plus sur la réalisation et le tournage.
Il est bien surprenant de voir sur grand écran les lieux qu’on fréquente au quotidien. Il y a même une scène dans le troquet le plus cool du monde, que je fais découvrir à tous ceux qui ne le connaissent pas encore : le Café Théodore. C’est là qu’Inès Léraud rencontre Morgan Large, la journaliste de Radio Kreiz Breizh, radio épatante et militante.
Premier point : il ne s’agit pas vraiment d’une adaptation. On retrouve tous les cas évoqués dans la BD (sous leurs vrais noms), depuis la mort du jogger en 1989 et jusque bien plus loin puisque la sortie de la BD est évoquée. Car le film Les Algues vertes va au-delà de la BD en mettant en scène Inès Léraud : c’est elle l’héroïne du film. Elle s’installe dans une petite maison avec sa compagne et interroge les gens à droite à gauche. Autant dire qu’elle n’est pas toujours bien accueillie : une journaliste parisienne qui vient mettre le nez dans l’agro-industrie bretonne, ça passe mal.
Elle rencontre les familles des victimes (deux jogger et un ouvrier chargé de nettoyer les plages des algues), les politiques, la FNSEA et de loin des agriculteurs, les plus difficiles à approcher. Elle comprend l’omerta, les agriculteurs bâillonnés, endettés, le cynisme des dirigeants qui veulent surtout ne rien faire, ne pas perdre d’argent.
Le tournage a été difficile avec beaucoup d’interdictions de la part des maires : impossible de tourner sur les plages. Pourtant, on voit celles de Plestin-les-Grèves, de Saint-Michel-en-Grève, de Trebeurden…

Eh bien c’est que le préfet a filé un tuyau à Pierre Jolivet : grâce à un droit d’usage, il peut tourner malgré l’interdiction mais sans poser sa caméra au sol… donc, tournage caméra à l’épaule des vastes plages bretonnes, et c’est magnifique (comment pourrait-il en être autrement?). Impossible par contre de tourner chez un éleveur de porcs, ni en France ni en Belgique en raison des menaces des coopératives agricoles. Une vraie mafia…
Le film dresse donc le portrait d’Inès Léraud, femme discrète mais tenace, lanceuse d’alerte courageuse et journaliste de terrain intègre comme on en voudrait plus. Il y a bien sûr des gens qui la soutiennent mais ceux-là sont impuissants et aux-mêmes victimes de représailles. Les gros de la politique, de l’agro-alimentaire et du tourisme ont des moyens qu’ils n’ont pas. Comme de faire cesser ses « Chroniques bretonnes » à la radio qui tapaient vraiment dans le dur, ou manipuler les victimes pour par exemple éviter une autopsie gênante. Il ne faut surtout pas faire fuir les touristes : si on leur dit que des gens sont morts d’avoir trop arpenté nos belles plages, que va-t-on devenir ? Il faut pourtant agir en toute connaissance de cause : voici la carte des zones de putréfaction d’algues vertes. Zoomez sur les alentours de Lannion en Bretagne nord et vous tomberez sur mon gentil petit village.
Et il ne faut pas non plus repenser le modèle agricole actuel qui autorise encore et toujours l’agrandissement de ces porcheries qui déversent leur merde partout. La merde des cochons je veux dire, les cochons que vous mangez.
Suite au film, petit débat dans la salle plein de spectateurs gagnés à la cause (ils ne sont pas agriculteurs). Moi j’enrage quand j’entends des gens dire « Mais pourquoi l’État ne fait rien ? ». Mais si madame, l’Etat fait nettoyer les plages. Et d’autres qui affirment, solennels : « il faudrait s’attaquer au coeur du problème ». Ah oui, et quel est-il ? Le coeur du problème, c’est la merde des porcs, c’est le nombre toujours plus grand de porcs dans les élevages parce que vous mangez encore et toujours plus de porcs. Je l’ai déjà écrit cent fois ici, mais ça ne me calme en rien de l’écrire. Tous ces braves gens indignés continuent à se bâfrer de porc comme si ça n’avait rien à voir avec le sujet. L’élevage intensif pour satisfaire la demande toujours croissante, voilà la cause. C’est aussi l’élevage intensif de volailles qui déclenche les grippes aviaires : l’an passé, l’exceptionnelle colonie de fous de Bassan de l’île Rouzic a été décimée. Certaines connexions ne se font pas dans les cerveaux anesthésiés par la publicité et le lobbying.
On sort très en colère d’une telle projection, écoeuré par la corruption de ces dirigeants censés veiller sur notre bien-être et nous protéger. Et le cynisme de la FNSEA qui dit défendre les agriculteurs alors qu’elle les endette pour mieux les contrôler est à vomir. Mais c’est un bon film, un film qui comme la bande dessinée dont elle s’inspire dénonce et appuie là où ça fait mal. Pour autant malheureusement (et c’est sur ces mots que se termine le film), la famille du second jogger mort n’a toujours pas été indemnisée car le lien entre la présence des algues et le décès du joggeur « ne peut être établi, et il en va de même pour la responsabilité de l’État ». Pas de lien non plus entre les algues vertes et les trente-six sangliers morts enlisés en même temps dans les algues… et les deux chiens, et le cheval…
Le 11 juillet, veille de la sortie du film, il sera diffusé à l’Assemblée nationale…
Les algues vertesde Pierre Jolivet
Avec : Céline Salette, Nina Meurisse, Julie Ferrier…
Sortie nationale : 12 juillet 2023 – Durée : 1 heure 50
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