
Ovidie écrit La chair est triste hélas pour informer le monde qu’elle fait la grève du sexe depuis quatre ans. Une grève cependant partielle puisqu’elle ne concerne que les hommes. Vous comme moi sans doute, vous fichez bien des choix sexuels d’Ovidie. Je vous recommande pourtant la lecture de ce texte. Car d’une part, Ovidie n’est pas Madame tout le monde : elle a fait de la sexualité son objet d’étude et depuis plus de vingt ans écrit et produit des documentaires sur ce passionnant sujet. D’autre part, même si elle n’était pas célèbre, son témoignage vaudrait pour celui d’une femme qui explique son ras-le-bol de l’hétérosexualité telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Et elles ne sont pas si nombreuses les abstinentes consentantes à revendiquer leur choix et à s’affirmer mal baisée.
Nous vivons dans un mensonge généralisé, un simulacre d’hédonisme où chacun prétend copuler à tire-larigot.
« Mal baisée », insulte ultime que les hommes nous jettent à la figure quand on ne leur convient pas. La formule est plaisante puisque si mal baisée il y a, c’est à cause des mauvais baiseurs. Qui sont-ils ? Tous les hommes qui depuis des générations se persuadent que leur sexe est notre but ultime. Ils n’ont à l’évidence rien compris…
Pour Ovidie, les femmes ne font pas l’amour gratuitement. Elles échangent du sexe contre une situation, de l’amour, une sécurité matérielle. Les femmes ne sont d’ailleurs pas les seules. Puisque si un homme vous offre des fleurs, un resto ou une paire de baskets, il s’attend à ne pas rester sur le pas de la porte en vous raccompagnant : « ils ne sortent jamais leur portefeuille sans espérer un retour sur investissement ».
Il est beaucoup question de la femme comme objet de désir et de tout ce qu’elle fait pour se conformer à ce statut. Pour plaire il faut se maquiller, être mince, s’épiler un peu partout, porter des vêtements sexy. Et non, elle ne le fait pas pour elle-même car la femme qui passe son dimanche seule chez elle, ne se pomponne ni ne se perche sur des talons hauts. Plaire coûte de l’argent, beaucoup plus d’argent aux femmes qu’aux hommes car l’industrie de la séduction est à sens unique. Et les femmes se soumettent à ce diktat.
Si encore la servitude se limitait à la beauté… Mais être belle ne suffit pas, il faut surtout être bandante, comme si l’érection était le pôle d’orientation de notre existence.
Pourquoi cette servitude volontaire, pourquoi accepter toujours plus (être giflée, sodomisée, partagée) sans en tirer plaisir ? Pourquoi faire semblant « d’être excitée par la douleur et l’humiliation » ? A la clef, un diplôme de supersalope qui ne satisfait que le mâle : « la libération sexuelle s’est transformée en une nouvelle source d’aliénation ».
Et tout ça pour quoi ? De la déception en général.
En entamant cette grève, j’ai compris que lorsque je couchais avec des hommes, ce n’était pas eux qui me donnaient du plaisir, ou alors rarement. C’était moi qui me faisais jouir toute seule, en appuyant sur les bons boutons, pour passer le temps pendant qu’ils s’acharnaient dans leur fastidieux va-et-vient, pour que les rapports me semblent moins pénibles. […] je les revois s’activer dans leur coït à rallonge, tels des coureurs du dimanche, l’oeil rivé sur leur montre connectée, comptant leurs pas. Je me visualise en train de me demander de quelle manière supporter cette épreuve et combien de temps encore ils allaient s’obstiner. Certains en tiraient même une gloire : « Je pense que tu l’as constaté, je ne suis vraiment pas éjaculateur précoce ! ».
On peut se demander pourquoi Ovidie ne dit pas à son partenaire que ce qu’il fait ne lui convient pas…
Il est bien sûr question dans ce texte de l’omniprésente pornographie qu’elle soit admise socialement (comme les femmes nues sur les affiches publicitaires de n’importe quoi) ou consommée en cachette sur Internet. Ces vidéos de femmes hennissantes trompent hommes et femmes. Les hommes, qui pensent qu’il faut se comporter comme un acteur de film porno pour satisfaire une femme. Les femmes, parce qu’elles tentent de ressembler à ces actrices qui sont des personnages, des femmes payées pour faire semblant.
Faire semblant, simuler, c’est ce qu’Ovidie ne veut plus. Elle ne veut plus être assez gentille pour faire croire à l’homme qui s’escrime sur ses va-et-viens que c’est super, vraiment, formidable, quel pied. Car selon elle, les hommes ne pensent qu’à assouvir leurs pulsions. Si les plus féministes d’entre eux ont entendu parler de plaisir féminin, ils font quelques efforts pour contenter aussi et d’abord leur partenaire. Car bien sûr, une fois qu’ils se sont répandus, on plie les gaules.
J’ai apprécié ce texte pour sa franchise l’émotion qu’il suscite. Je ne crois pas à un coup de pub mais à une réelle colère face à l’état de la sexualité féminine aujourd’hui. Ce que je reprocherais à Ovidie c’est de ne pas prendre en compte les injonctions qui sont faites aux hommes. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils sont victimes, mais ils doivent eux aussi endosser un costume
En lisant La chair est triste hélas j’ai beaucoup pensé à Snuff de Chuch Palahniuk qui décrit la misère sexuelle masculine au temps du porno et du viagra. Des hommes sommés de correspondre à un modèle, un idéal créé de toute pièce par une société où tout est consommation.
L’homme comme la femme est pris dans une spirale sociale qui lui impose de faire preuve de virilité. Il lui faut bander sous peine de ne pas être considéré comme un homme, pense-t-il…
Et pourtant…
A un ami qui lui demande ce qu’elle aurait aimé sexuellement, Ovidie répond :
J’aurais voulu étreindre et être étreinte, exister entre les mains de l’autre, entre ses bras, sans obligation de passer à la casserole ni de me retrouver une bite à la main ou un doigt dans la chatte. J’aurais voulu un contact humain, bienveillant, empathique, inconditionnel.
De l’affection, plutôt que du sexe. Mais aussi de la confiance et de la sécurité. Et n’est-ce pas, sous le discours pseudo viril imposé, ce que veulent les hommes ? Ne pourrait-on pas faire sauter cette chape de faux semblants et de diktats, discuter un peu, voire même écouter ce que l’autre a à dire ? L’Autre, cet.te inconnu.e, qu’il soit homme ou femme est à portée de mots et de plaisir…
La chair est triste hélas
Ovidie
Julliard (Fauteuse de trouble), 2023
ISBN : 978-2-260-05521-1 – 151 pages – 18 €
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