
Yannick est un film de Quentin Dupieux, qui n’est pas loin d’être mon cinéaste favori. Le premier film que j’ai vu, Rubber, m’a fait beaucoup rire et m’a valu les regards très sceptiques d’à peu près tout le monde. Je ne comprends pas parce qu’un pneu assassin dans le désert de Californie, je trouve ça très drôle. Puis j’ai aimé Réalité (avec pourtant Alain Chabat que je n’aime pas), Au poste! et Mandibules. Et donc Yannick, beaucoup moins drôle que les précédents. C’est le premier que je vois au cinéma.
Trois acteurs sur scène interprètent une pièce de boulevard ennuyeuse sans grande conviction. Dans la salle, un spectateur se lève. Il s’appelle Yannick et il explique qu’il s’ennuie. Il a payé sa place, fait une heure de trajet depuis Melun pour venir et surtout, posé une journée de congé. Tout ça en espérant se divertir. Mais le spectacle qu’il a sous les yeux ne comble pas ses attentes. Ça n’est pas juste, il voudrait des explications.
Yannick parle naturellement, avec le sourire, et ne semble pas conscient que ce qu’il fait ne se fait pas. Il doit rester assis bien gentiment et s’ennuyer en silence, au moins jusque l’entracte. Les acteurs, quelque peu agacés et méprisants, lui expliquent qu’ils font leur travail et n’en ont rien à faire de ses attentes et de ses contraintes. L’un des acteurs, Paul Rivière (Pio Marmaï), devient même agressif. Quand Yannick sort une arme, le ton change.
C’est Yannick qui mène la danse et décide d’écrire un texte que les acteurs devront jouer. Ça risque d’être long, il tape avec un doigt… Les spectateurs dans le théâtre ne mouftent pas.
Et nous, derrière notre écran ? Alors qu’on devrait prendre le parti des acteurs pris en otage, on est résolument du côté de Yannick, éminemment sympathique et drôle. Les films de Quentin Dupieux jouent avec l’absurde et les situations paradoxales. Il y a toujours un film dans le film, ou une pièce dans la pièce qui permet au spectateur de s’interroger sur ce qu’il regarde. Et ici, sur les conventions du spectacle : des gens, enfermés dans une salle, qui doivent regarder d’autres gens jouer la comédie. Dupieux joue avec la limite entre acteurs et spectateurs.
Raphaël Quénard, qui joue Yannick, est confondant de réalisme. Avec son accent, on l’imagine tout droit venu de sa banlieue pour s’amuser un peu. Il n’a pas les codes, il ne comprend pas, il est juste gardien de nuit. En candide, il pose les bonnes questions sur les fonctions du théâtre : à quoi sert-il ? Que doit faire le spectateur face à un mauvais spectacle ? Comment rendre compte de son point de vue ? Yannick n’a pas les mots qu’il faut mais il a le bon sens et surtout, une arme qui symbolise la violence, la domination. Même s’il ne s’en sert pas. Ce sont les acteurs qui forcent Yannick à la sortir, lui a commencé par parler, interroger l’art et les acteurs mais ils lui ont répondu par le mépris. Alors, quid de l’art, du théâtre pour les classes sociales défavorisées ?
Yannick est l’agresseur, il est armé mais jamais inquiétant. En fait, il fait même naître l’émotion. Son grand sourire et son humour parfois un peu lourd sont très attendrissants face à la morgue des acteurs. Je ne connaissais pas Raphaël Quénard mais sa palette semble vaste.
Yannick est un film bien moins loufoque que les précédents. Au contraire, il est empreint d’une forme de réalisme social qui transparaît dans le discours des acteurs (les gens cultivés) face à Yannick, un type tout simple sorti de sa banlieue. Ils sont sur les planches, ils dominent et les spectateurs n’ont qu’à se taire, surtout des gens comme lui.
J’ai appris ensuite que les spectateurs du théâtre n’étaient pas des acteurs mais de vrais spectateurs qui ne savaient pas comment allait évoluer la pièce. Et que le film avait été tourné en six jours. Certains diront peut-être « bricolé ». Mais je me rends compte que cette cuisine ne change pas mon point de vue sur le film. Comme toujours après un film de Quentin Dupieux, on en prend pour au moins six semaines de réflexion !
Yannick de Quentin Dupieux
Avec : Raphaël Quénard, Pio Marmaï, Blanche Gardin
Sortie nationale : 2 août 2023 – Durée : 65 minutes
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