
Dans un futur indéterminé, Michelle vit dans un archipel paradisiaque. C’est une sirène très douée pour faire des recherches dans les milliards de données humaines. Un client lui demande d’enquêter sur un philosophe, Jonathan Terzian à l’origine de la théorie de la Corne d’Abondance. Dans sa biographie, il y a un vide de trois semaines. Le lecteur ne sait pas de quoi il s’agit, c’est l’enjeu de cette longue nouvelle.
On suit Michelle dans ses recherches et Terzian de son vivant à notre époque. Il assiste à un meurtre en pleine rue à Paris. Une jeune femme, Stéphanie, se pend à son bras et lui demande de l’emmener. On entre alors dans une ambiance guerre froide et barbouzes qui n’est pas le plus crédible du texte. Et puis… il est question de Moldavie (ça va encore) puis de Transnistrie et de Gaouistan Gagaouzie, j’étais un peu perdue, je croyais à une blague, mais non. Bref, de gros méchants de l’ex-URSS poursuivent Stéphanie qui veut sauver les affamés du monde entier. Terzian et Stéphanie fuient en Italie mais les barbouzes les rattrapent.
On entraperçoit Michelle qui travaille à découvrir ce que nous lisons sur Terzian. Le texte n’est cependant pas redondant car le monde dans lequel évolue Michelle est radicalement différent du nôtre : il est le fruit du laps de trois semaines durant lequel Terzian a disparu avec Stéphanie. Comment ? Pourquoi ? On ne le saura pas exactement.
Pour la faire courte, il existe des laboratoires pharmaceutiques en Transnistrie qui travaillent sur un virus capable de conférer peu ou prou aux hommes les capacités de photosynthèse des plantes. Ce qui leur permettrait de ne plus avoir faim : quelle aubaine !
Oui mais si l’Homme n’a plus faim, il n’a plus de raison de travailler et alors, qui va nettoyer les toilettes, vider les poubelles et extraire les métaux rares de nos appareils électroniques ? En philosophe, Terzian réfléchit aux conséquences d’une civilisation où l’Homme ne serait pas contraint de travailler. C’est cette réflexion qui donne tout son intérêt au texte.
Dans le monde de Michelle, la mort est abolie car chacun peut se télécharger, renaître sous la forme qu’il souhaite (avant d’être sirène, Michelle était un singe) et vivre d’amour et d’eau fraîche. Heureusement d’ailleurs qu’il reste l’amour et donc la haine dans un tel monde, qui sans cela serait fort monotone sans doute. Ainsi quand Michelle n’est pas occupée à nager où à chercher, elle fuit son amant mort revenu à la vie qui la poursuit.
J’ai été plus sensible à la philosophie politique de Terzian qu’à la course poursuite avec les méchants transnitriens et à la description de la déliquescence de l’empire soviétique. Le monde de Michelle est trop improbable pour qu’on imagine qu’il est la conséquence des actes de Terzian, il manque des maillons (le lien entre se débarrasser de la faim et se télécharger pour mieux renaître ?). Si la réflexion est intéressante, la narration elle ne me convainc pas.
Et qu’un traducteur aussi reconnu que Jean-Daniel Brèque confonde isolation et isolement (page 13) me fait bondir (Edit du 12/12/23 : voir le commentaire du traducteur ci-dessous).
Walter Jon Williams sur Tête de lecture
La peste du léopard vert
Walter Jon Williams traduit de l’anglais (américain) par Jean-Daniel Brèque
Le Bélial’ (Une Heure Lumière), 2023
ISBN : 978-2-38163-09-0 – 121 pages – 10,90 €
The Green Leopard Plague, parution originale : 2003
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