Les courants fourbes du lac Tai de Qiu Xiaolong

L’inspecteur principal Chen Cao (prononcer Tch’en Ts’ao) de la police criminelle de Shanghai a acquis une certaine célébrité dans les rangs de la police grâce à la résolution de plusieurs affaires. Pour certains de ses collègues, il est une sorte de Sherlock Holmes chinois. Les courants fourbes du lac Tai est sa septième enquête, la première que je lis, attirée par le thème écologique.

Chen se voit offrir des vacances de luxe par Zhao, un camarade haut dignitaire du parti qui doit renoncer aux siennes. Il s’agit d’un séjour dans un centre de détente pour cadres à Wuxi, qui n’accueille que le haut du pavé. Chen apprécie mais n’y est pas à sa place. Alors il se plaît à rejoindre la gargote d’Oncle Wang qui cuisine lui-même pour ses rares clients le poisson et les crevettes du lac Tai. C’est là qu’il rencontre Shanshan, qui travaille à la protection de l’environnement dans l’usine de produits chimiques.

C’est grâce à elle qu’il apprend que l’eau du lac est très polluée à cause de l’usine qui y déverse ses déchets. Que le poisson qu’il s’apprête à manger est élevé en bassin et gavé d’antibiotiques.

Chen qui a d’abord considéré ce séjour comme une aubaine s’interroge. Et si le camarade Zhao avait refusé à dessein de passer des vacances au Centre, sachant le lac trop pollué… Et s’il l’avait envoyé là pour qu’il enquête discrètement sur les agissements de l’usine et ceux des activistes écologistes… Chen rencontre et interroge des habitués du lieu et découvre qu’ils ne veulent plus manger ce qui provient du lac. Le plat traditionnel, les Trois Blancs (blancs de poisson, crevettes et laitance), ils s’en tiennent loin.

Alors que les vacances de Chen débutent, le directeur de l’usine de produits chimiques (entreprise d’État) se fait assassiner (vous avez remarqué comme le crime suit les enquêteurs, une vraie fatalité…). Quand vingt ans plus tôt il a pris la tête de l’usine, elle était au bord de la faillite. C’est désormais la plus importante de la ville : elle est sur le point d’être cotée en bourse. C’est une personnalité influente, un « drapeau rouge » de la croissance et un représentant exemplaire de la réforme économique. On constitue donc une spéciale pour enquêter sur sa mort. L’inspecteur Chen qui n’a rien d’autre à faire enquête pour son compte, avec l’aide de l’agent Huang un de ses fans de la police locale.

L’intérêt majeur de ce roman est d’en apprendre beaucoup sur la Chine actuelle. Bien que les uns et les autres s’appellent toujours « camarade », le communisme n’est plus ce qu’il était. Le mot d’ordre est : profit, comme partout. Et comme partout, l’écologie est loin derrière.

Pour les entreprises locales, le plus important est de faire valoir leurs réalisations devant le gouvernement de Pékin, particulièrement en matière de PIB. Elles se sont engagées à l’accroître de 10 % par an. Peu importe le prix à payer. Au contraire, tout effort écologique susceptible d’entraîner une réduction du PIB est pour elles inacceptables… elles ne s’intéressent qu’au « succès économique » et aux promotions que celui-ci assurera. Pourquoi s’occuper de ce qui pourrait arriver dans dix ans ou même un an après qu’elles auront quitté Wuxi ?

Comme chez nous, les médias sont à la botte du Parti et écrivent ce qu’on leur dit d’écrire sur les algues vertes qui recouvrent le lac comme un linceul. La Sécurité intérieure soupçonne bien sûr un écologiste d’être l’assassin du méchant patron pollueur :

Jiang s’est acharné contre les usines qui continuaient à polluer le lac. Après des recherches approfondies, il a envoyé des rapports détaillés à plusieurs journaux et revues. À sa grande consternation, ceux-ci les lui retournaient invariablement et il a appris que des instructions avaient été données aux médias pour qu’ils rejettent ses travaux.

Il n’y en a donc que pour l’argent dans la Chine d’aujourd’hui. Fini le communisme primaire où les camarades étaient censés être égaux. Les nantis ont leurs lieux de vacances, leurs actions en bourse, leurs épouses bien proprettes et leurs jeunes secrétaires qui leur servent bien volontiers de maîtresses pour lancer leur carrière.

J’ai donc beaucoup appris sur la société chinoise actuelle et sur sa façon de mépriser l’écologie.

Pour ce qui est de l’aspect narratif et policier, je suis moins enthousiaste. Certaines situations me semblent trop simplistes, voire caricaturales, surtout dans les dialogues. L’inspecteur Chen est censé enquêter incognito mais il pose de vraies questions de flic à tout le monde et personne ne soupçonne rien quant à son métier. L’admiration du sergent Huang est vraiment trop appuyée même si elle semble plaire à Chen. Lui-même n’a pas beaucoup d’épaisseur. Les scènes de séduction entre lui et Shanshan, la belle ingénieur en charge de l’écologie sont assez surréalistes : à la deuxième rencontre, il lui lit déjà des poèmes d’amour… car oui, l’inspecteur Chen a ça d’original qu’il est poète, et à ses heures perdues traducteur de T.S. Eliot. Je crains que ça ne soit pas suffisant pour que j’aie envie de le retrouver.

Qiu Xiaolong est un romancier chinois qui vit aux Etats-Unis depuis 1988 ; il écrit en anglais.

 

Les courants fourbes du lac Tai

Qiu Xiaolong traduit de l’anglais (américain) par Fanchita Gonzalez Battle
Liana Levi, 2010
ISBN : 9782867465451 – 320 pages – 19 €

Don’t Cry, Tai Lake, parution en langue originale : 2012 (?)





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