
Le voyant d’Etampes d’Abel Quentin fait partie de ces romans puissants qui donnent à réfléchir sur notre société. Un livre où le romanesque (au sens de divertissement) pointe du doigt ce qui nous entoure et nous amène à nous interroger. Car il y a beaucoup de pistes dans ce roman, toutes riches de sens et intriquées… Je m’essaie d’abord à un résumé qui va un peu gâcher l’effet de surprise qui surgit à la fin de la deuxième partie.
Jean Roscoff est un universitaire récemment retraité de Paris VIII. Spécialiste du communisme aux Etats-Unis, il a écrit un livre en faveur des époux Rosenberg publié malencontreusement en 1995 alors que leur culpabilité est dévoilée. À côté de la plaque Jean Roscoff… Et il l’est resté. Il a été marié à Agnès, brillante et intelligente avec laquelle il a eu une fille Léonie, qu’il chérit. Dans les années 80, il a milité dans les rangs de SOS Racisme. Il a alors frôlé la branchitude parisienne avec son (unique) ami Marc, devenu avocat. Il était alcoolique et l’est resté.
Jeune retraité, il se met en tête de publier un essai sur un poète américain exilé en France, Robert Willows. Le voyant d’Etampes, c’est lui. Communiste, il a fui le maccarthysme dans les années 50, a rencontré intelligentsia à Saint-Germain-des-Prés (Richard Wright, comme lui écrivain américain en exil en France, Jean-Paul Sartre…) pour finir seul dans un petit pavillon de banlieue à écrire en français de la poésie vieillotte et médiévale. C’est cette poésie qui touche Roscoff au point de lui consacrer une biographie.
Les deux premières parties du roman situent le personnage. Roscoff a des relations conflictuelles avec la petite amie de sa fille. C’est une féministe bornée qui manie un langage que Roscoff ne connaît pas. Pour elle, il n’est qu’un mâle dominant sur le retour, un réactionnaire baignant dans de vieux concepts. Mais elle heureusement, est éveillée et prétend éclairer le monde de sa science infuse.
Roscoff se donne beaucoup de mal pour faire publier son essai et trouve preneur auprès d’un petit éditeur de poésie. L’ouvrage sort, les services de presse sont envoyés et bien sûr, il ne se passe rien, absolument rien. Comment pourrait-il en être autrement concernant un ouvrage sur un poète américain inconnu mort plus de cinquante ans auparavant. Jusqu’à une soirée de lancement dans un troquet miteux, un article sur un blog confidentiel, relayé par un étudiant et bientôt, c’est la cabale, la mise au pilori, la curée.
Que reproche-t-on à Jean Roscoff ? (Lecteurs, lectrices qui voulez garder l’entièreté du suspense de ce roman, passez votre chemin!) De ne pas avoir précisé que Robert Willow était noir. Parce que ce qui intéresse Roscoff, c’est la poésie de Willow, pas sa couleur de peau. Oui mais ça ne marche plus comme ça : séparer l’oeuvre de son auteur est inconcevable surtout quand il s’agit d’un auteur noir. Je sais, on dit « racisé » mais cet adjectif est tellement débile que je ne l’emploierai pas. On dit pudiquement « de couleur », on peut se demander laquelle, ou on ne dit rien du tout tellement un mot comme « noir » peut faire de vous un raciste, juste comme ça, en quatre lettres. Et c’est ce qui arrive à Jean Roscoff. Il a beau brandir en bouclier sa marche des beurs en 1985, les nouvelles instances morales et hystériques l’ont décrété raciste.
Abel Quentin décrit très bien la mise en marche de la machine à stigmatiser, lancée par les réseaux sociaux, relayée par les médias. La bien pensance qui fait tourner des concepts et se gargarise de formules se jette sur sa proie et la meute imbécile suit. Pas moyen de s’expliquer car les idées toutes faites ne s’y prêtent pas. Mais il ne caricature pas. Ce qu’exprime Jeanne, la petite amie de Léonie, a du sens : Roscoff ne peut nier le patriarcat et la domination blanche. Mais le vrai problème, c’est le manque de nuance et l’excès d’invectives, de formules qui tiennent aujourd’hui lieu de langage.
On plaint ce pauvre Roscoff mais pas seulement car il possède une forme d’humour qui dégoupille le drame. Il n’est donc pas désarmé, juste impuissant devant la force du rouleau compresseur qui s’abat sur lui. On sourit grâce à lui, grâce au recul qu’il parvient à prendre.
Mais ce qui est beaucoup moins drôle, le fond du roman, c’est le concept d’appropriation culturelle. La meute reproche à Roscoff de nier l’identité noire de Willow et de s’approprier le poète, de parler pour lui alors qu’il n’est pas noir et qu’il lui dénie même sa négritude puisqu’il n’en parle pas. C’est la grande question, qui n’est pas récente : qui a le droit de parler de qui ? Un écrivain blanc peut-il parler, faire parler un personnage noir ou arabe ? (Pourquoi pas belge ? Ça viendra sans doute, la belgitude, c’est quelque chose… ensuite viendront les Bretons, les Corses, les Basques…).
Déjà William Styron était attaqué en 1967 pour avoir fait parler à la 1ere personne l’esclave noir révolté Nat Turner : de quel droit ? Plus près de nous, Camille Laurens reprochait à Marie Darrieusecq décrire sur la mort d’un enfant, elle qui n’en avait pas perdu. Où donc se place la légitimité ? Qui dit qu’on a le droit ou pas d’écrire quelque chose ?
Les experts en shaming, trollers et lanceurs de raids sont les rejetons criards du Spectacle, qui courent d’une proie à l’autre comme des poulets sans tête. Ils tombent d’un coup sur une proie et la dépècent dans une frénésie vraiment épouvantable mais il suffit d’un bruit, d’une distraction pour qu’ils se débandent vers d’autres carnages. Le flux ininterrompu de notifications digitales avait lourdement obéré leur capacité de concentration. Oui, ils étaient les produits de leur temps : écervelés, inconsistants, cruels.
On pourrait en rester à de la branlette intellectuelle si ces concepts restaient confinés dans quelques cerveaux castrateurs mais les réseaux sociaux amplifient toutes les voix. Comment combattre celles qui semblent vertueuses mais qui se transforment en dogme (« il y a des critères moraux intangibles ») ? Comment distinguer le bon antiraciste du mauvais ?
Les Nouvelles Puissances étaient les adeptes d’un puritanisme exigeant. Elles broyaient tout élément antagoniste sans barguigner. Elles incriminaient les actes sans considérer l’intention. Ou plutôt elles déduisaient l’intention des actes, et se souciaient peu d’individualiser les peines. L’épaisseur des vies ne les intéressait pas. Il y avait les forces du Mal et il y avait les forces du Mal.
Abel Quentin rappelle un discours de Camus en 1948 qui met en garde contre les idéologies qui empêchent tout dialogue. Selon lui, le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte (heureusement qu’il n’a pas connu les réseaux sociaux). Elles permettent de simplifier les pensées et de réduire le contradicteur au statut d’ennemi. Et les foules de cracher en choeur sans même savoir de quoi il retourne précisément.
J’aime les romans comme celui-ci, où le romanesque intelligent sert un propos dense qui permet de réfléchir sur les pratiques actuelles. On sort enrichi d’une lecture comme celle-là. Je remercie donc Ingannmic d’avoir attiré mon attention dessus.
Abel Quentin sur Tête de lecture
Le voyant d’Etampes
Abel Quentin
Editions de L’Observatoire, 2021
ISBN : 979-10-329-0929-4 – 378 pages – 20 €
Laisser un commentaire