
Et travailler et vivre de Fabien Toulmé est le second volume d’une série intitulée Les reflets du monde. Elle décline des carnets de voyages sous forme de documentaires. Ou des documentaires sous forme de carnets de voyage… Le premier volume portait sur des femmes en lutte à travers le monde, celui-ci sur le travail. Je l’ai donc découvert dans le cadre de nos lectures sur le monde du travail chez Book’ing.
Il ne s’agit pas de quelques cases agrémentées de considérations sur le travail aujourd’hui, pas du tout. Le bébé pèse 350 pages et s’intéresse à des pays aussi variés que les États-Unis, la Corée du Sud et les Comores. Les intervenants sont nombreux, des travailleurs bien sûr mais aussi leurs familles et une sociologue.
Le point de départ de Fabien Toulmé est le « Big Quit » ou la « Grande Démission » qui a suivi la pandémie de Covid. Les gens, les jeunes, n’auraient-ils plus envie de travailler ? Comme disait Alain Souchon, « on dirait qu’ils n’aiment pas le travail ça nous prépare une belle pagaille ! ». Mais les choses sont un peu plus complexes, c’est ce que cette bande dessinée nous permet de comprendre.
Première destination : Austin, Texas. Fabien Toulmé y rencontre Austin, ancien de chez JP Morgan devenu musicien et Gaby, jadis assistante dans une banque à Wall Street, désormais podcasteuse. Au début de leurs carrières, ils étaient fiers de leurs résultats, fiers de gagner de l’argent, de réussir professionnellement. On les félicite, on les pousse à faire encore mieux : ils sont portés par l’euphorie. Le travail dévore leur vie, rien d’autre ne compte.

Comme beaucoup d’autres, le confinement les confronte à eux-mêmes parce qu’ils ont enfin le temps de s’interroger : à quoi bon ? Au sortir du confinement, ils démissionnent. Tous deux gagnent beaucoup moins d’argent dans leur nouveau métier mais vont beaucoup mieux dans leur vie personnelle et professionnelle.
Pour eux, démissionner ne veut pas dire ne plus travailler. Il s’agit de travailler autrement pour ne plus se faire dévorer par des entreprises qui ne vous accordent aucune attention en tant qu’être humain, de donner un sens au travail.
On se rend ensuite en Corée du Sud où le travail est une valeur essentielle. Mais j’apprends que ce n’est pas le pays au monde où on travaille le plus, ce triste trophée revenant au Mexique. A Séoul, on suit les traces de Seung Ju qui est livreur indépendant pour Coupang, l’Amazon coréen. Il faut savoir que les Coréens se font tout livrer à leur porte, parfois un seul et unique produit. La vie de Seung ju est un enfer. Il travaille de 6 h 30 à 20 heures pour un salaire ridicule à un rythme effréné, doit faire face à des charges importantes sans recevoir aucune considération.
Fabien Toulmé rencontre également un auteur de webtoons, ces manhwas publiés en ligne. On apprend beaucoup sur les conditions infernales de création de ces produits culturels que les Coréens s’arrachent. La forte demande accule les créateurs à un travail constant. Adieu la qualité, il faut produire encore et encore.
Partout autour de lui, les gens travaillent au même rythme… et meurent de surmenage. Les Coréens appellent ça le gwarosa. Fabien Toulmé rencontre les parents d’un jeune homme mort à 27 ans de trop de travail.
Enfin direction les Comores où les gens sont très pauvres car il n’y a quasi pas de travail, pas d’argent. Fabien Toulmé s’intéresse à la transformation de l’ylang-ylang, une fleur dont l’huile essentielle est utilisée par les plus grands parfumeurs. Il observe le travail des cueilleuses et échange avec elles, puis celui des ouvriers qui distillent les fleurs. Ils travaillent avec une ONG qui essaie de faire progresser les méthodes de fabrication de l’huile essentielle en prenant en compte les conditions de travail des gens.
Ces différents voyages sont entrecoupés d’intermèdes avec une sociologue spécialiste du travail, Dominique Méda. Tout est intéressant dans son propos. Elle analyse par exemple les nouvelles servitudes liées au télétravail qu’on a pu croire libératoire un certain temps : « plus de flexibilité, plus d’autonomie, un management exercé de façon moins présente et infantilisante ». Mais en fait le télétravail dévore le temps personnel des travailleurs.
Et travailler et vivre est une bande dessinée intéressante qui fait beaucoup réfléchir à notre rapport avec le travail. Chacun se penche sur son cas personnel. Pour ma part, j’ai quitté la sécurité de la fonction publique territoriale puis l’enseignement vers lequel je ne retournerais pour rien au monde. Je suis indépendante aujourd’hui, donc à la merci de tout changement de programmation (longue vie à Stéphane Bern !) ou tout simplement de la demande. Mais j’ai abandonné beaucoup de ce que je croyais indispensable et j’ai donc besoin de beaucoup moins d’argent que par le passé. J’ai trouvé cette troisième voie dessinée par Fabien Toulmé : non plus travailler pour vivre, encore moins vivre pour travailler mais bien et travailler et vivre.
Fabien Toulmé sur Tête de lecture
Et travailler et vivre
Fabien Toulmé
Delcourt, 2024
ISBN : 978-2-413-07827-2 – 350 pages – 25,95 €
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