Le parfum de Patrick Suskind

J’ai lu Le Parfum de Patrick Suskind pour la première fois il y a près de quarante ans. Pourtant, j’avais encore certaines scènes en tête, notamment la naissance du monstrueux Jean-Baptiste Grenouille. En l’écoutant lue par François Berland, formidable lecteur, j’ai immédiatement été à nouveau transportée dans le Paris pré-révolutionnaire. L’odeur de poisson a assailli mes narines (dans les faits, j’étais en train de charrier du fumier de cheval…) et les cris des marchands ont résonné à mes oreilles.

Jean-Baptiste Grenouille naît en juillet 1738. Disons que sa mère l’expulse, ou s’en débarrasse comme des précédents qui sont morts sans faire d’histoire. Mais voilà que celui-là s’accroche à la vie et qu’un cri trahit sa présence. Oh, le joli poupon ! Hum, pas si sûr… le marmot ne tète pas, il suce ses nourrices jusqu’à la moelle, aucune ne veut le garder. Et puis, il a quelque chose de pas normal ce moutard : il ne sourit jamais et surtout, il n’a pas d’odeur. Il est tellement inquiétant que ses petits camarades d’infortune essaient de l’étouffer sous des oreillers. Mais Grenouille est increvable : comme une tique, il survit à tout en attendant son heure. Il se fiche de ce qu’on pense de lui et semble traverser la vie en ignorant totalement ses semblables.

Encore tout môme, il devient apprenti tanneur. Son patron l’exploite honteusement puisqu’il est indifférent à tout mauvais traitement. Et surtout, il ne semble pas incommodé par les odeurs pestilentielles des peaux mises à tanner. Au contraire, Jean-Baptiste les recherche et sillonne Paris dont bientôt il connaît tous les remugles.

A six ans, il avait totalement exploré olfactivement le monde qui l’entourait. Il n’y avait pas un objet […], pas un endroit, pas un être humain, pas un caillou, pas un arbre, un buisson ou une latte de palissade, pas le moindre pouce de terrain qu’il ne connût par l’odeur, ne reconnût de même et ne gardât solidement en mémoire avec ce qu’il avait d’unique.

C’est alors qu’il apporte une peau à un parfumeur qu’il entre pour la première fois dans le royaume des parfums. Il se fait engager rapidement et fait la fortune du vieux Baldini, parfumeur plus que médiocre dépassé par la concurrence. En deux temps trois mouvements, le petit Grenouille crée des parfums enivrants qui font fureur à Paris.

Si seulement Grenouille s’en tenait aux parfums… Mais il a une tout autre ambition, celle de capturer bien plus que le parfum de ses victimes, mais bien leur âme. Car oui, Jean-Baptiste Grenouille sans la moindre émotion se met à tuer les jeunes vierges dont le parfum l’enivre. Il veut s’emparer de cette odeur et tous les procédés de distillation que son apprentissage lui enseigne lui sont utiles. Il se rend à Montpellier et à Grasse pour parfaire ses techniques, devenir un maître parfumeur et un maître assassin.

La fin est si grandiose que ce serait criminel de la dévoiler. Mais vous n’aurez pas à attendre la fin pour tomber sous le charme vénéneux de Grenouille. Jusqu’où ira-t-il ? Ce fils du Diable n’est pas le seul personnage haut en couleur du roman. En fait, tous les personnages sont évoqués avec une vivacité et un dynamisme qui les rendent immédiatement présents. Tous ceux qui croisent sa route sont des personnages à part entière que Suskind présente avec un luxe de détails et d’anecdotes qui font qu’on n’a aucun mal à se les imaginer. Il capture aussi l’effervescence de l’époque (ici vue à travers l’oeil critique du vieux Baldini) :

Où qu’on portât le regard, c’était l’agitation. Les gens lisaient des livres, même les femmes. Des prêtres traînaient dans les cafés. Et quand pour une fois la police intervenait et fourrait en prison l’une de ces signalées fripouilles, les éditeurs poussaient les hauts cris et faisaient circuler des pétitions, tandis que des messieurs et des dames du meilleur monde usaient de leur influence, jusqu’à ce qu’on libère la fripouille au bout de quelques semaines, ou qu’on la laisse filer à l’étranger, où elle continuait à pamphlétiser de plus belle. Et dans les salons, on vous rebattait les oreilles de la trajectoire des comètes ou d’expéditions lointaines, de la force des leviers ou de Newton, de l’aménagement des canaux, de la circulation sanguine et du diamètre du globe.
Et même le roi s’était fait présenter l’une de ces inepties à la dernière mode, une espèce d’orage artificiel nommé électricité…

Ce roman n’a rien perdu de sa force évocatrice ni de sa puissance romanesque. Il transporte le lecteur au siècle des Lumières, lui donne à voir, à entendre et surtout à sentir des rues, des maisons, des vêtements et des individus hauts en couleurs. Et ça, c’est déjà formidable. Mais le mieux, c’est sans doute que Le parfum de Patrick Suskind n’est pas un livre confortable. Ce Grenouille est très ambivalent. Certes, on le déteste mais parfois, on pourrait presque l’aimer, voire l’admirer, comme en ce jour où il aurait dû mourir déchiqueté par une foule enragée qui finalement se prosterne devant lui. Quelle scène mémorable, indécente, perverse ! Mais chut… il ne faut pas trop en dire. Je vous laisse découvrir cet épatant roman qu’il faut lire et relire.

 

Le Parfum. Histoire d’un meurtrier

Patrick Suskind traduit de l’allemand par Bernard Lotholary
Le Livre de Poche, 1988
ISBN : 9782253044901 – 280 pages – 7,90 €

Das Parfüm : die Geschichte eines Mörders, parution originale : 1985

 

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50 responses to “Le parfum de Patrick Suskind”

  1. aifelle
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